Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Qu'est-ce que je peux faire ?

Chapeau: 

Les questions piégées de l'individualisme.

C’est un cri du cœur plus qu’une question, immanquablement lancé au terme d’une conférence sur les maux de l’époque. Qu’est-ce que je peux faire ? Voilà la réaction saine qui survient devant la révélation d’horreurs contemporaines que l’on juge pour de très bonnes raisons insurmontables. La majorité des écosystèmes mondiaux sont menacés à terme, les sociétés pétrolières constituent des « économies » mafieuses plus puissantes que n’importe quel État. Le Canada, entité politique complice de crimes, parvient à se faire passer pour le parangon de l’innocence dans le monde, les productions culturelles sont pour la plupart le fruit d’expériences neurologiques qui visent à manipuler massivement les esprits, nous sommes collectivement malades de ce que nous mangeons…

Souvent, l’interrogation désamorce elle-même toute situation, comme dans : « Que puis-je faire, moi, petit Chose, claquemuré dans mon individualité stérile, contraint dans mon demi-sous-sol à manger de la pizza congelée étant donné le haut taux de chômage, la hausse des loyers, la brutalité policière et mon fort degré d’endettement ? » La question est plus résignée que rhétorique : confirmez-moi que je n’y peux rien, car de toute façon je ne me sens pas la force d’assumer l’acte de résistance que les circonstances appellent. Il est vrai qu’en notre ère de totalitarisme pervers, les problèmes se font aussi énormes qu’insaisissables, aussi généraux que diffus. On ne sait plus vers quel horizon se tourner, il n’y a aucun De Gaulle que l’on puisse rejoindre à Londres ni de fléau de la foi qu’on fasse circuler sous le manteau de façon à susciter en creux un acte de résistance venant troubler les eaux étales des bas-fonds. Le pouvoir ultralibéral est dans l’air et les prétentions à y résister, tantôt libertaires, tantôt libertariennes, quand il ne s’agit pas de modalités partenariales sociales-démocrates, lui empruntent plusieurs de ses traits. À ce stade de la déréliction politique, on ne peut plus grand-chose, en effet. Si « Que faire ? » résonnait jadis telle l’amorce d’une réflexion stratégique annonçant un ordre nouveau, l’expression individualiste Oui, mais, qu’est-ce que je peux faire, moi… ? prive en elle-même l’auteur de la question de toute possibilité d’agir.

Le postulat individualiste par lequel cet acte d’impuissance s’énonce passe pour celui par lequel il se dénonce. Le problème n’est pas tant de constater que, comme le petit Chose, on ne peut rien qui vaille, mais que le régime politique cherchant à nous conditionner nous a effectivement réduits à concevoir la réalité ainsi. Qu’est-ce que je peux faire, moi… ? se présente ainsi comme l’amorce même d’une prise de conscience sociale et politique, comme le moment zéro à partir duquel on se donne les raisons d’échapper à soi-même, de chercher des prises sur les structures collectives qui nous conditionnent. Et à comprendre pour commencer à quel point ce que l’on appelle précipitamment la « conscience individuelle » relève avant tout d’un état de fait culturel et social. Il faut l’action de toute une société pour qu’il soit possible, comme nous le faisons, de se dire aussi conformément des individus. Quel matraquage publicitaire faut-il ‒ Just do it, Be yourself, Think different: think Pepsi… ‒ pour forger dans l’esprit l’impression tenace qu’on n’est que soi et redevable qu’à soi ? Les cours de leadership qu’offrent les écoles de commerce, les théories de l’être rationnel et méritant que développe la presse économique ne consistent à rendre compte d’aucune réalité, mais plutôt à la forger. 

Tout discours suscitant l’exclamation, plus que l’interrogation, Oui, mais, qu’est-ce que je peux faire, moi… ? fait certainement œuvre utile. Car on n’en est plus au stade de l’histoire où croire qu’un chef proclamé y allant de sa profession de foi en -isme, de son coming out partisan et d’un empressement prosélyte autour de la panacée de l’heure puisse galvaniser un noyau de partisans capables de renverser l’ordre hégémonique afin de lui substituer un bonheur parfait. L’acte de convergence historique procède plutôt de prises de conscience. Et en cela, les intellectuels sont davantage appelés à susciter de telles prises de conscience, lesquelles seront substantiellement l’affaire de leurs auteurs, que de transmettre de nouvelles conceptions qui revêtiraient en elles-mêmes on ne sait quelle promesse de salut.

Il est entendu qu’on soit découragé en politique, bien que cette dimension ne s’entende pas de manière complaisante. Le militantisme ou la mobilisation politique, à l’extérieur comme à l’intérieur des institutions de pouvoir, marque par définition des moments d’impossibilité. C’est parce qu’il y a, au vu d’un objectif, d’une conviction ou d’une conception, le fait d’une difficulté, voire d’une certaine fantasmagorie, qu’il y a politique. Lutter contre le cannibalisme à Montréal n’aurait par exemple aucun sens politiquement ; ce n’est vraiment pas un enjeu. On peut même difficilement dire du membre actif du Parti libéral du Québec qu’il « milite » pour quelque chose, si ce n’est le statu quo. Ce « militant » a priori satisfait de tout n’est en tension vers rien : son parti pratique la corruption, favorise le détournement des fonds publics vers l’industrie et la finance spéculative, détruit l’État social et assure à chacun la liberté de n’être que lui-même dans un monde qui ne lui offre par ailleurs aucune garantie civique forte. Bref, il est content, la mafia est au pouvoir.

En effet, son parti est l’instance par excellence de la non-politique. Voter pour lui et le soutenir consiste à militer pour qu’aucun moment politique n’advienne, pour qu’aucun militantisme de quelque nature ne produise d’effet historique sur notre monde. S’engager en politique au sens fort signifie au contraire s’organiser en vue d’horizons inaccessibles. C’est à force de chercher à s’en approcher à coups d’échecs et d’impacts qu’on fait parfois reculer les puissances et organisations qui nous en éloignent. C’est à ce prix que l’ordre public se moule aux grands principes et idées que l’on entretient. L’engagement dont il s’agit consiste à tendre vers des buts plus grands que soi, si grands qu’on sait rationnellement ne jamais pouvoir les réaliser complètement : la justice sociale, la reddition de comptes de la part des acteurs puissants, une éducation vive pour tous, un partage des richesses et une refonte complète de l’ordre dans lequel elles sont produites, un accès universel aux soins de santé… On en est loin parce que cela suppose au demeurant la transformation dans l’ordre du réel historique des considérations mentales qui ne vont jamais sans une part de fantasmagorie. Il faut casser les images trop claires de l’entendement pour travailler à les forger dans l’âpre concrétude de la vie sociale.

Même un projet d’apparence concrète comme « la souveraineté du Québec » relèvera à jamais d’une vision, au sens où dans la mondialisation actuelle, même les États établis ont dramatiquement perdu ce pouvoir de conduire librement leurs destinées, témoin un pays aussi emblématique que la Grèce. L’auteur de théâtre Sean O’Casey a pleuré dans son œuvre, au début du xxe siècle, la déception qui a suivi le devenir indépendant de l’Irlande, comme quoi se battre pour l’affranchissement de son pays reste une façon de se préparer à des lendemains de désenchantement. Cela n’appelle pas nécessairement pour autant des regrets. Seulement, le militantisme adulte ne consiste pas à obtenir la garantie que telle action portera ses fruits, ni à se satisfaire de signer une pétition ou d’envoyer une carte postale à son ministre, de façon à rentrer chez soi fier du travail accompli ‒ lire : ce qui serait à la portée du petit Chose ‒, mais à s’essayer à n’importe quelle action qui soit de nature à accentuer la tension vers des avancées politiques allant dans le sens des objectifs, convictions ou conceptions en jeu. Mener « n’importe quelle » action ne signifie pas ici s’agiter n’importe comment pour faire tout à fait n’importe quoi, mais se laisser aller aux initiatives réfléchies qui vont dans le sens indiqué et, passé un certain seuil, indépendamment de la gravité, de la portée et de l’échelle desdites initiatives, c’est-à-dire peu importe leur garantie de succès au sens définitif. L’histoire est en elle-même souveraine au sens où elle se tisse de conjonctions qui échappent ultimement au contrôle des uns et des autres, fussent-ils puissants. 

Agir ainsi suppose d’abandonner la posture du petit Chose, personnage éponyme qu’Alphonse Daudet met en scène dans son roman. Petit Chose est celui qui, sous la Restauration au XIXe siècle, se convainc d’être strictement accablé par les malheurs de son époque. Il parle de lui-même à la troisième personne, en rien pour flatter son propre orgueil, mais pour s’apitoyer sur celui qu’il affirme être sans contrôle sur les infortunes s’abattant fatalement sur lui, surtout lorsqu’il croit avoir trouvé un baume à mettre sur son cœur. Il se résigne à oublier les gestes et initiatives qui pourraient modifier radicalement son sort. Au Québec, les atermoiements du petit Chose l’éloignent du que faire ?, celui de tout sujet révolutionnaire, et lui font plutôt déboucher sur un fa que… servant mollement de conjonction de coordination vers un complément d’impuissance. 

Oui, mais, qu’est-ce que je peux faire, moi, petit Chose ? Passer à la question suivante.


Alain Deneault est essayiste. Son dernier livre, La médiocratie, est paru chez Lux Éditeur à l’automne 2015. 


Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.