Prendre la littérature au sérieux
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Que peut une littérature pour happy few ?

Chapeau: 

David Turgeon commet le crime de publier un autre roman d’écrivains.

« Les gens de gauche sont généralement contre la peine de mort – sauf lorsqu’il est question d’un vol de vélo » ; voilà le génial incipit des Gens de gauche, ce grand livre, véritable « fresque de la décence humaine », sur les gauchistes et sur la gauche en général, des anarcho-féministes aux terroristes de gauche qui ne rechignent pas à faire éclater le parvis d’une banque. Ce livre, vous ne l’avez évidemment pas lu. Il affleure au cœur du Continent de plastique de David Turgeon, parmi une pléthore d’autres livres, comme mort-nés, écrits par ces écrivains fictifs jouissant d’une vie dans l’au-delà qu’est la fiction, mais pour nous – et à jamais – inaccessibles. Il faut se contenter d’un roman sur ces romans et leurs romanciers, sur les thésards ès lettres un peu désenchantés, sur le monde de l’édition et des revues; avec Le continent de plastique il faut se contenter des coulisses. Les romans à thèmes, pour d’autres. Tout cela suffit à résumer le livre, comme par ailleurs ne s’en sont pas privés les critiques jusqu’ici, Christian Desmeules du Devoir au premier chef : une patente pour happy few. Soit. Mais encore ?

L’étiquette, aujourd’hui, pourrait avoir quelque chose d’infâme. Après tout, écrire pour les initiés, n’est-ce pas donner une importance démesurée à cette poignée de lettrés qui hantent les départements d’études littéraires et gonflent le corps professoral des cégeps; n’est-ce pas commettre, institutionnellement, le péché d’onanisme ? En fait, la question se trouve ailleurs. Dans l’idée même de littérature, dans son développement et sa définition. Il ne viendrait à l’esprit de personne de taxer les Illusions perdues de Balzac ou Les faux-monnayeurs de Gide de romans pour happy few, quand bien même ils nous racontent le dur monde des lettres, qu’ils développent des œuvres dans l’œuvre avec ce sourire mi-ironique de bon entendeur. Parce qu’à une époque qui fut la leur, la littérature était pour beaucoup cette chose bourgeoise adressée à un petit nombre de lettrés, elle s’imaginait dans cette sacralité-là qui demande une initiation, qui se suffit à elle-même. À quoi bon ratisser plus large ? Les journaux sont là pour charmer les badauds, ici, on fait des grandes œuvres.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.