Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
Quand les cloisons cèdent

Chapeau: 

Tableau de la répression publique et privée qui sévissait en Haïti dans les années 1960, Amour, Colère et Folie a été censuré par le régime Duvalier. Sa réédition nous permet d’en apprécier la grande force littéraire.

Nous sommes en 1939 dans une ville de province haïtienne. Claire Clamont, une vieille fille à l’aube de la quarantaine, enfouit sa révolte et ses désirs frustrés dans les pages de son journal. Née au sein de la bourgeoisie métissée, Claire, plus foncée que ses deux sœurs, fait figure de tache dans son entourage, trahissant le sang noir qui coule dans leurs veines: «Comme elle est “mal sortie”!» s’exclame-t-on sur son passage. Mal sortie, jamais complètement intégrée à cette communauté sectaire, elle s’est détournée des hommes par peur du rejet. Elle se terre au foyer, où elle prend soin de la famille de sa sœur, tout en fantasmant de lui piquer son mari français. La crainte de «sentir le rance avec ce sexe vierge et affamé serré entre ses cuisses» l’oppresse. Mais la rage qui couve sous sa peau, qui reste contenue entre les quatre murs de sa maison, est sur le point de se répandre dans toute la ville, dans tout le pays. Le malaise racial dans lequel trempe la famille Clamont, la supériorité de classe dont se réclament les trois sœurs vont bientôt se transposer dans la rue, où la rivalité des groupes sociaux se rejouera de manière catastrophique.

Amour, Colère et Folie est en fait un triptyque dont chaque partie autonome se déroule à une époque différente et introduit de nouveaux personnages, dans ce qu’on suppose être la même ville de province. Après «Amour», qui donne la parole à Claire Clamont, «Colère» s’ouvre, elle aussi, sur un intérieur bourgeois, celui de la famille Normil, laquelle découvre un matin que sa maison a été séparée de ses terres par une palissade érigée par des «hommes en noir». On assiste à la naissance d’un nouveau pouvoir qui arme les mendiants et se nourrit de l’amertume des pauvres sans pour autant leur offrir de vraie justice. La troisième partie, «Folie», met en scène quatre poètes affamés reclus dans une baraque, visionnaires qu’on croit fous parce qu’ils annoncent la venue des «diables en rouge et noir». «Quelque chose dans l’air a sûrement dû annoncer cette invasion. Quelque chose que nous n’avons pas su interpréter. Le danger a peut-être plané pendant longtemps sur nos têtes insouciantes. De quoi sommes-nous coupables? Que payons-nous?», se demande René, le narrateur. Le récit se clôt sur l’arrestation et le procès des poètes, épisode rendu sous la forme d’un dialogue théâtral, comme pour souligner l’aspect grand-guignolesque de l’affaire. Marie Vieux-Chauvet semble y mener son propre procès, imaginant à l’avance la condamnation qui frappera son œuvre à sa publication. 

Car Amour, Colère et Folie a fait beaucoup parler pour la censure dont il a été l’objet et l’exil qu’il a valu à son auteure. Rédigé en Haïti, le livre paraît en 1968 chez Gallimard, à l’instigation, paraît-il, de Simone de Beauvoir. Il s’attire aussitôt la colère de François Duvalier, qui règne sans partage sur le pays depuis 1957 et qui est reconnu pour la violence de ses milices paramilitaires, les tontons macoutes, ces fameux «hommes en noir» dont parle Vieux-Chauvet. Celle-ci se réfugie à New York, et son mari, retournant en catastrophe en Haïti, rachète tous les exemplaires pour les détruire. Des copies recommencent pourtant à passer sous le manteau dès la fin du régime Duvalier, en 1986. Sur le continent, à part quelques éditions pirates qui circulent dans les universités où elle reste un trésor bien gardé par les spécialistes d’études haïtiennes et féministes, l’œuvre restera pratiquement introuvable jusqu’à sa réédition en 2005 par la maison française Emina Soleil, mais c’est sa version de poche publiée récemment par Zulma qui lui a donné une nouvelle visibilité. Mille copies ont aussitôt été distribuées dans le pays natal de Vieux-Chauvet. Dans la postface, Dany Laferrière insiste sur l’actualité de ce roman qui s’intéresse moins à la dictature qu’à la haine qui la soutient: «Pour comprendre un incendie, il faut remonter à l’allumette.» C’est cette haine qui effraie chez Vieux-Chauvet, ce déchirement du tissu social qui n’a rien d’historique, rien de dépassé.

Mais qu’y a-t-il donc de si dangereux, de si menaçant dans l’écriture de Vieux-Chauvet? Le roman campe sournoisement son intrigue dans les chambres et les salons pour mieux pointer vers les plantations, les bureaux d’avocats, les usines, les prisons. La domination et l’exploitation sont d’abord dépeintes dans l’espace privé, entre les maîtres et les domestiques, entre les parents et les enfants, les hommes et les femmes, les voisins d’un même quartier. C’est là qu’on observe les conflits qui opposent les Noirs, les Blancs et les «mulâtres» (une catégorie issue du colonialisme qui nous renseigne sur la division raciale des classes), les Haïtiens et les Français, anciens colonisateurs, les Haïtiens et les Américains, qui ont occupé le pays pendant les années vingt et trente, les Haïtiens et les immigrants syriens, dont les alliances commerciales éveillent la jalousie. Ces tensions sont enracinées dans les gestes quotidiens, les conversations mondaines, les amitiés et les antipathies des enfants à l’école. «Nous nous exerçons à nous entr’égorger depuis l’Indépendance. […] La haine entre nous est née. D’elle sont sortis des tortionnaires. Ils torturent avant d’égorger. C’est un héritage colonial auquel nous nous cramponnons, comme au français.» Les élites qui se sont partagé le capital, les ressources et le pouvoir politique se trouvent du jour au lendemain « terrorisé[e]s, maté[e]s, par des pouilleux et des parvenus». Tous les «rastaquouères» et les «nègres de valeur» qui ont été refoulés aux portes des puissants tiennent désormais les destinées du pays entre leurs mains. C’est d’ailleurs sur le pas de sa porte que Claire, à la fin d’«Amour», poignardera le commandant Calédu, «un nègre féroce» qui, depuis huit ans, tente de mater la bourgeoisie arrogante et raciste. La fin de cette partie nous abandonne au seuil d’une rébellion locale dont nous ne connaîtrons pas l’issue. Tout ce que nous savons, c’est que la digue qui contenait la colère à l’intérieur de l’espace domestique s’est rompue: «Les portes des maisons sont ouvertes et la ville entière, debout.»

Vieux-Chauvet s’attaque à la pudibonderie des bourgeois, à leur hypocrisie morale, à leur peur de perdre leurs privilèges. Dans Fille d’Haïti, un roman écrit avant l’ère Duvalier, elle racontait le parcours d’une «mulâtresse» à la peau blanche, fille de courtisane, qui se détourne de sa vie oisive, sacrifie ses acquis, délaisse les corps «propres» des hommes importants pour rejoindre le corps révolutionnaire. Dans Amour, Colère et Folie, l’auteure n’offre aucune rédemption aux «aristocrates» que sont les Clamont et les Normil. Ceux-ci se barricadent dans leurs appartements richement meublés, assistent aux horreurs qui visent leurs semblables, bien cachés derrière les persiennes closes, attendant leur tour comme des lâches. Il ne suffit que d’augmenter le son de la musique, n’est-ce pas? «“Mets un disque, Jean, propose Annette, ces cris gâchent mon plaisir.” Ils viennent de la prison, psalmodiques, asexués, horribles.» Certains croient à une malédiction séculaire, d’autres à une vengeance des démons, les superstitions les plus diverses empêchant de voir les forces humaines qui s’activent pour diviser la population.

Un espoir mitigé repose sur les personnages centraux de chaque partie: une vieille fille révoltée au plus profond de sa chair; un infirme et un vieillard dont la fureur reste prise dans un corps sans moyens et qui finiront assassinés; une jeune fille vendue, violée; des poètes fusillés le ventre vide. Ils sont les seuls «héros possibles», ce qui reste des forces vives de la nation. Ils sont des marginaux dont on cherche à saper la puissance potentielle. Ils sont la mauvaise conscience d’un pays où le pouvoir échappe si rapidement à ceux qui s’en saisissent. Le pouvoir reste extérieur, il glisse entre les mains des instances locales, ne se concrétise jamais en une véritable possibilité de gouverner. Ne restent que la violence de la course au pouvoir et la souffrance de ceux qui en paient le prix dans leur corps. Que fait-on quand cette souffrance, celle d’une partie importante de la population, devient si aiguë que plus personne ne trouve les moyens de la rendre lisible? Cette question troublante, Vieux-Chauvet nous force à l’envisager. L’équation qu’elle expose est simple: plus les inégalités augmentent, plus il devient difficile de donner à la colère une forme langagière. Tout le texte traduit cette difficulté extrême de maîtriser une langue prête à se décomposer. La peur de l’autre a tout conquis, les mots et le reste. Les rapports publics ne sont plus possibles, les amis ne se comprennent plus, les membres d’une même famille s’ignorent, il n’y a plus de langue commune. L’isolement devient la forme privée de la ségrégation et le soliloque, sa forme esthétique.

«We are not interested in being literary people. We have something to say that is really urgent», écrivait l’écrivaine Jamaica Kincaid, elle aussi originaire des Caraïbes et dont la plume féroce rappelle celle de Vieux-Chauvet. Les «littéraires» seraient des mondains, des «jouisseurs» de forme, comme si le plaisir esthétique était forcément opposé à l’action politique, détaché du monde réel et de ses préoccupations les plus immédiates. Chez Vieux-Chauvet, comme chez Kincaid d’ailleurs, l’urgence de dire est pourtant inséparable d’une appropriation souveraine de la langue. «Chacun tout comme moi doit travailler en secret à se libérer de la contrainte et de la peur», écrit Claire dans son journal. La liberté se gagne juste là, dans la recomposition du langage, qu’il faut arracher à la gangue idéologique pour retisser du lien. Quand les poètes de «Folie» se promènent dans la rue en criant «Aux armes!», ils se défendront en affirmant qu’ils citent un texte du poète Massillon Coicou. Pour les punir, la justice devrait interdire l’œuvre d’une figure historique. La littérature embête, elle soustrait les mots à l’ordre et aux lois. Le travail esthétique chez Vieux-Chauvet est toujours en prise sur la vie. Mieux, il vient affirmer la primauté de la vie sur la littérature. On tire sur les poètes, parce qu’on ne sait pas se débarrasser des poèmes. Comme nous le prouve la réédition de Amour, Colère et Folie, les livres ont beau être censurés et détruits, contrairement aux humains, ils peuvent avoir plusieurs vies.


MARIE VIEUX-CHAUVET
Amour, Colère et Folie
Zulma, 2015 [1968], 498 p. 


Texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.