Nous ne sommes pas seuls
300 | Été 2013
Présentation - Nous ne sommes pas seuls

L’automne dernier, nous nous penchions sur un certain travail de sape auquel s’affairent consciencieusement les conservateurs en poste à Ottawa, de même qu’un tas de gens à gauche comme à droite, au provincial, au municipal ou encore du côté du privé. Le pouvoir conservateur en étant à la fois la figure la plus visible et la plus active, nous avancions qu’il pouvait fort bien être considéré comme le fer de lance de cette tendance, si ce n’est même son avant-garde. Ce travail-là, pour le résumer grossièrement, se fonde sur un seul axiome, une affirmation de Margaret Thatcher que nous citions alors, à savoir qu’il n’y a pas de société, mais seulement des individus. Ce que cette phrase implique est dévastateur: il n’y aurait strictement rien entre chacun de nous, rien à partager, à sauvegarder, à élaborer en commun. Que de la pure absence, rien que du vide nécessairement neutre, juste et naturel auquel chacun de nous ne peut que se conformer, à la manière dont nous nous conformons tous à la loi de la gravité. Et puis, dans la foulée, l’on a aussi fini par convenir que cet espace n’était pas tant une agora qu’une arène, un lieu de stricte compétition.

Or, aujourd’hui, comment occuper autrement cet espace et le partager entre nous? Comment allier le nécessaire souci de l’individu avec le souci tout aussi essentiel du groupe? Pour dire les choses plus crûment, comment ne pas penser qu’à soi, tout au plus à ses proches, ceux qui ne sont que comme nous? Comment, aujourd’hui au Québec, comme c’est ici que le hasard, le désir ou la nécessité nous ont amenés à vivre, contrer la tendance à ne pas meubler le vide et proposer, articuler, déployer une société? D’autant plus que de ne pas s’y risquer s’avère beaucoup plus simple: tout ce qu’il y a à faire, c’est de ne rien faire et de suivre l’air du temps.

S’interroger ici sur ce qui nous rassemble encore nous a semblé une question riche à explorer. Serait-ce une langue commune? Un français menacé et qui se dégrade, comme on aime à s’en plaindre? Un flou identitaire oscillant entre la résistance molle et l’affirmation maladroite? Une certaine incapacité à discuter avec les immigrants? Et le printemps étudiant, ne nous a-t-il réunis, et divisés, que le temps d’une saison? Comment en intégrer, en tant que groupe, les conséquences politiques?

Et si c’était du côté du silence et de l’ambiguïté qu’il fallait d’abord fouiller? Si c’était avant tout l’art, nos œuvres, et notre mémoire débarrassée de ses scories idéologiques qui pouvaient nous permettre d’aborder nos fonds communs, puis de nous reconnaître les uns les autres?