NOUS ?
296 | été 2012
Présentation

Le 7 avril dernier, réunies au Monument-National, soixante-dix neuf personnes répondaient à une question qui leur avait été adressée : « Comment rendre visible, opérante, la liberté qui nous caractérise et qui nous échappe en même temps ? La révéler ? »

Nous ? se voulait ainsi une immense prise de parole collective s’étalant sur douze heures, de midi à minuit. Ayant participé à la chose, il m’est quelque peu difficile d’avoir le recul nécessaire pour en parler, pour ainsi dire, à froid, mais je crois ne pas trop me tromper en affirmant que pour en saisir la teneur, il fallait être là. Au-delà des forces ou des faiblesses des propos qui y étaient énoncés, c’est en effet l’enchaînement de ces présences réelles sur scène, alliées à celle, non moins concrète, du public dans la salle, qui faisait l’événement. Comme nous le dit si bien Brigitte Haentjens dans l’entretien que nous ont accordé trois des organisateurs de cette journée : « … ceux qui ont pris la parole véhiculaient un peu plus que simplement leur texte. Ils livraient à la salle quelque chose de leur âme, de leur inconscient, même. On pourrait dire qu’ils nous offraient ainsi leur humanité. Ce qui créait une communauté autre que la communauté textuelle, que la communauté des idées. Et c’est ce qu’il y avait de plus troublant, et de plus beau, parce que ce type de communauté, on n’a aucun contrôle là-dessus. »

Sélectionner une seule dizaine de textes parmi l’ensemble de ce qui a été lu au cours de ces douze heures était bien sûr une drôle de gageure. Nous y sommes allés à l’instinct, fouillant tantôt du côté de nos coups de cœur, tantôt du côté de ce qui nous semblait représentatif de l’événement. Pour le véritable portrait d’ensemble, il vous faudra donc patienter un peu, et attendre avril 2013, date àlaquelle Lux Éditeur prévoit publier la totalité de ce qui s’est dit au Monument-National ce jour-là.

Il m’est particulièrement étrange et troublant, je me dois del’avouer, de repenser en ce moment à cette journée du 7 avril. À l’heure où j’écris ces lignes, en effet, le gouvernement libéral de Jean Charest vient de nous asséner son inquiétante, sa terrifiante loi 78. Or, je ne peux m’empêcher de tracer ici un parallèle entre cette révolte étudiante et Nous ?, en ce sens que les citoyens s’opposant non pas tant à la hausse des frais de scolarité qu’à la marchandisation de l’éducation véhiculent un peu plus que simplement leurs revendications. Ils livrent à l’ensemble du corps social quelque chose de leur âme, de leur inconscient, même. On pourrait dire qu’ils nous offrent ainsi leur humanité. Ce qui crée une communauté autre que la communauté des idées. Et c’est ce qu’il y a de plus troublant, et de plus beau, parce que ce type de communauté, on n’a aucun contrôle là-dessus.

Malgré ce qu’on aime bien répéter à LCN, la démocratie ne se limite pas à choisir ceux qui nous mènent à l’abattoir de quatre ans en quatre ans. C’est au contraire un effort constant pour canaliser de la façon la plus généreuse possible l’énergie chaotique aussi imprévisible qu’incontrôlable qu’engendre, chaque fois, la rencontre de nos conditions humaines. Les tenants de la ligne dure peuvent toujours fantasmer que tout en ce bas monde se jugule ; la littérature, la pensée, les arts savent bien, pour leur part, que ce n’est pas le cas. C’est peut-être pourquoi, à l’arrivée de cette loi, ce sont d’abord ces paroles de Deleuze, écrites en 1992 dans L’Autre Journal,qui me sont revenues en mémoire : « Il n’y a pas lieu de craindre ou d’espérer, mais de chercher de nouvelles armes. »

Parlant de nouvelles armes, dans un éditorial datant de 1961, Hubert Aquin avançait que « La revue Liberté peut être considérée comme une agression. » Si je reviens comme ça à « Comprendre dangereusement » — c’est le titre de cet édito — c’est que ce numéro 296 de Liberté est le tout dernier de la mouture actuelle. Comme je vous en ai déjà parlé précédemment, dès septembre prochain, la revue se présentera sous un nouveau jour. Il ne faut bien sûr pas comprendre ici que ce changement est bêtement cosmétique. Car en offrant, dans un format plus grand, en plus de nos dossiers, une série de chroniques régulières et de nouvelles sections, « Critique », « Fiction » et « Entretien », ce que nous souhaitons, c’est surtout permettre à notre parole de se déployer encore plus. Si bien des choses ont changé au Québec depuis 1961, notre désir, à Liberté, de comprendre dangereusement est pour sa part resté intact. Encore et toujours, comme Aquin le soutenait alors, Liberté cherche à nommer l’innommable : « Nous voulons comprendre la réalité dans laquelle nous baignons et qui nous emporte dans son fleuve d’événements et de malentendus. »

C'est cette volonté que nous continuerons à exercer, avec de nouvelles armes, dès septembre prochain.

Bonne lecture.