Prendre la littérature au sérieux
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Prendre la littérature au sérieux - Présentation

Chapeau: 

Contre la parole d’État, de gouvernement ou de pouvoir, [la littérature] est une parole. Non celle des partis mais celle des hommes un à un. Les livres sont écrits un à un. — Jean-Luc Godard

On ne sait plus trop, c’est un des traits charmants de notre époque, quoi attendre de la littérature et, moins encore, qu’en faire. On peut s’en désoler. D’ailleurs on ne s’en prive pas. L’important dans ce temps-là est de garder à l’esprit que l’essentiel des âges nous ayant précédés ne voyait pas plus quoi faire de ces drôles de textes. Platon déjà, c’est pour dire, c’est l’exemple des exemples, souhaitait, pour le bien-être de la République, mettre les poètes à la porte de la Cité. Voltaire et Beaumarchais se sont retrouvés enfermés à la Bastille. Baudelaire et Flaubert, sans parler de tous les autres, ont eu sur le dos des procès pour attaque aux bonnes mœurs. Marina Tsvetaïeva et combien d’autres ont connu des destins terrifiants parce que Staline ne les pifait pas. The Catcher in the Rye, The Grape of Wrath, The Scarlett Letter ont été, et sont encore parfois, interdits dans un paquet d’États des États-Unis. Dans le même ordre d’idée, on sait combien chez nous, du temps où l’Église en menait large, le moindre pet de travers pouvait vous mettre dans le trouble et valoir à votre œuvre de se retrouver à l’index comme en témoigne la vie de Jean-Charles Harvey et le sort de ses Demi-civilisés.

La liste pourrait s’étirer de la sorte encore longtemps. Abrégeons-la avec le sociologue français Pierre Bourdieu qui, au cours des années 1970, se décide à ne voir dans la littérature qu’un attribut creux comme une cruche servant à peu près uniquement aux classes dirigeantes à se reconnaître entre elles. Bref, peu importe le siècle, l’année, le mois et le lieu, il est assez compliqué de retracer un âge d’or au cours duquel les textes littéraires auraient connu l’amour et le respect inconditionnel de tout ce qui possédait, en ce monde, deux yeux et deux oreilles. Les temps présents n’ont ainsi ni plus ni moins de problème avec la littérature que les autres. 

Cependant, on n’accuse plus, en général, à tout le moins en Occident, les textes littéraires de dire des niaiseries, des menteries ou de propager des pensées, des pratiques douteuses, immorales, délirantes et puantes. On les réduit à une facette de l’industrie du livre, elle-même facette de l’industrie culturelle, elle-même facette de l’industrie tout court. C’est encore plus efficace. Mettre un texte à l’index peut s’avérer contre-productif et contraire au résultat visé; l’ostraciser, c’est parfois susciter à son égard tantôt un peu de désir, tantôt beaucoup de curiosité. C’est aussi lui donner du poids, de la considération. C’est, bref, le prendre au sérieux. 

C’est peut-être bien là que se situe l’innovation des temps présents dans notre façon d’être désemparés devant la littérature. Celle-ci, comme tout ce qui relève du sensible et du sens, est désormais inconcevable. C’est tout de suite éclatant dans l’attention de plus en plus moribonde que notre ministère de l’Éducation lui accorde. C’est également tonitruant dans la façon dont la plupart des médias en font état. La haine de la littérature, pour reprendre ici le cri de Flaubert, s’y déploie à outrance, qu’on en parle ou qu’on n’en parle pas. Il faut dire qu’à partir du moment où la parole n’est plus qu’une simple technique de communication, un bête procédé d’efficacité comme il en existe tant d’autres, les médias, s’ils ne choisissent pas de faire un effort, se retrouvent vite dans une incapacité structurelle de faire entendre la part de silence, d’inquiétude, d’étonnement, d’inconnu et d’inconnaissable dont la littérature est porteuse. À partir du moment où l’on accepte, inconsciemment ou non, les règles du jeu comme si celles-ci découlaient de la volonté divine, tout ce qui se rapproche de près ou de loin de la beauté ou de la réflexion est jugé inconvenant. Il faut en effet, toujours, tout le temps, encore, aller vite, droit au but, soit au punch tant le besoin de faire des jokes dès qu’on s’adresse à un public est maintenant la norme. Dans un cadre semblable, les poèmes, les récits, les essais, les romans, les nouvelles, peu importe, deviennent tous, et par la force du mouvement, accessoires, c’est-à-dire des produits destinés à être plogués, et vendus. Et leur libre circulation, comme celle du capital, se retrouve ainsi à n’avoir plus d’autre fonction que de légitimer l’organisation politique et économique du monde dans lequel nous vivons. Misère…

Il n’est pas inintéressant cependant de se souvenir qu’avant la métamorphose des humanités en sciences humaines, la littérature partageait sans problème l’exploration du monde et du genre humain avec l’histoire, la géographie, l’ethnologie. Bien sûr, à partir du moment où le savoir est tenu d’être scientifique, applicable et commercialisable, la littérature, sa façon propre de dire le monde et la condition humaine, sa capacité à en déceler les apories et les paradoxes, s’est retrouvée à être encore plus à côté de la track. Or, c’est peut-être là son intérêt. Contrairement aux sciences et à celles dites humaines, la littérature, avec sa manie d’inquiéter nos certitudes, ne sait pas légitimer le pouvoir ni justifier l’ordre du monde. 

 

Texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.