Repenser la souveraineté
310 | Hiver 2016
Poussière sur les vers

Chapeau: 

Benoît Chaput et la difficulté d'atteindre à une langue vraie.

Le poète Benoît Chaput, à la barre de la maison d’édition L’Oie de Cravan depuis 1992, a fait paraître en décembre 2014 Les jours sans tain, qui, par la réaffirmation des figures, des thèmes et des atmosphères, démontre une grande cohésion et procède d’un éclaircissement graduel de ses arcanes. Le premier ensemble sur quatre, «Les pirates au couvent», d’abord paru en 2008, installe d’emblée une ambiance presque apocalyptique, qu’on retrouvera ailleurs par l’entremise des multiples présences d’embrasement, de cendre et de poussière. La désertion est autant humaine qu’animale. Le pigeon a les «ailes arrachées», les «oiseaux fuient» et les bouches incendiaires ont des «mots brûlés» ; c’est d’ailleurs avec une peur persistante que la catastrophe est attendue, le basculement étant signalé dans l’image antinomique des pirates – voleurs, tueurs, hors-la-loi – qui entrent sans s’annoncer au couvent – espace de pauvreté, de recueillement et de paix par excellence. 

«L’écluse» continue le mouvement entamé, alors qu’on retrouve dès son premier poème le même pigeon blessé : «C’est moi avec mon visage / de jamais / mon visage de / plus-que-moi-même / celui dont je te parlais au téléphone / en regardant le pigeon saigner». Puis, la poussière se fait de plus en plus épaisse, le sujet poétique est «agenouillé» contre un sol dur, qui le «réclame», nous sommes loin des hauteurs des muses et autres transcendances, au contraire, leurs promesses sont chassées : «Anges je vous hais». On croirait entendre les échos d’un Rimbaud écrivant «Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !» 

Le troisième ensemble, «Les jours sans tain», tend d’ailleurs vers ce sol sans reflet ni offrande. « Chère dame c’est ma voix / je ne suis rien / il faut prendre et laisser / je ne suis rien / aux cendres tout laisser partir». Dans le poème «Le feu sacré», on assiste à un «grand incendie» qui, même s’il est à la base de la vie, reprend entièrement son dû à la fin. Comme dans «L’hôpital», les flammes emportent tout, «tout le monde est mort». À travers ces espaces angoissants, le livre de Chaput traite également d’une autre forme de disparition à petit feu, soit celle de la parole, qu’elle soit originelle ou poétique. Ce motif est séculairement gravé dans les vers des poètes : qu’est-ce que ma parole peut ?

Ce vers essentiel au début du livre pourrait agir comme synthèse : «Il n’y a pas de vie sauvage possible sous une image de la vie / sauvage». C’est dire que la langue est toujours un reflet domestiquant qui entre en conflit avec l’intouché, le farouche. Chaput traduit l’impossibilité de trouver une issue dans une poésie potentiellement ensauvageante, car «[l]e grand loup noir se roule en boule pour imiter la foudre / mais sa cage est sourde et sa gamelle garnie». S’il arrive que le poète soit celui qui entend un monde bavard, il est aussi celui qui se bute contre son silence hébété : «Sur le pont / hier j’ai regardé la forêt / la forêt est restée bête / fermée / bête aveugle». Cela ne veut pourtant pas dire qu’il faille rester soi-même sourd et muet à taper contre un sol poussiéreux. En effet, le poète s’avance dans une voie de réconciliation dans la dernière partie, «Le nom secret». Déjà, son texte liminaire présente quatre vers dans une langue inventée, dont on cherche le code, la logique. Le «secret» se cache peut-être dans les références nombreuses aux «noms» qu’on dit perdus ou abandonnés, aux mots oubliés qui ont apporté l’existence de ce qu’ils reconnaissaient. Il y a vraisemblablement là l’expression d’une nostalgie d’une langue plus vraie et efficace. Est-ce pour cette raison que le poète inscrit des vers à l’apparence de glossolalie ? Le poème un peu sibyllin «Le don des langues» nous met en effet sur la piste d’un intertexte biblique : son titre renvoie à la capacité d’interpréter ce que les chrétiens appellent le parler en langues, soit une langue étrangère adressée à Dieu et inconnue de celui qui la profère. Le don des langues atteste la possibilité de la connaissance et conséquemment, d’une transmission.

Du chevalier qui «ne sait plus le nom de son cheval» aux occurrences du blocage de la parole, le langage déçoit dans Les jours sans tain. Un désenchantement que même l’esprit surréaliste qui anime plusieurs vers ne rachète pas avec sa liberté imaginative débordante et ses combinaisons d’images insolites («C’est un poisson venu du cercueil / un sourire sans dents / une lune de noyés» ; «la barbe pleine de bisons d’idées» ; «Les canines retrouvées du lit à jeter des sorts»). Contre toute attente, c’est le dernier poème, «Demain», qui témoigne de ce moment précieux où tout à coup il y a une suite, un chemin, un nouveau nom, un père, une enfance, un microcosme naissant : «l’ample solitude de juin / où nous habitons mon amour / avec le petit feu de l’ourse / qui rafraîchit nos lèvres».


BENOÎT CHAPUT
Les jours sans tain
L'Oie de Cravan, 2014, 84p. 


Texte publié dans le numéro 310 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.