Faire moins avec moins
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Portraits de filles

Chapeau: 

Les encyclopédies atypiques de Martine Delvaux

     Les filles en série est une encyclopédie atypique et audacieuse recensant la somme des connaissances sur la condition d’être fille, Girlhood. Dix-huit chapitres bien tassés dans lesquels Martine Delvaux établit la généalogie du féminin selon un paradigme qui parcourt l’histoire des femmes, de l’Antiquité au néolibéralisme contemporain. Ici, la forme est un acte de résistance contre l’uniformisation de l’identité féminine. La parution de cet essai n’est pas sans rappeler celui d’Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles (1974), qui avait connu un énorme succès lors de sa publication et qui est aujourd’hui considéré comme un ouvrage précurseur dans les études de genre.

     La thèse de la pédagogue italienne sur l’éducation et la violence faite aux jeunes filles dès l’enfance n’est jamais austère. Ainsi en est-il du livre de Delvaux, écrit au plus près d’une expérience et d’une réflexion partagée avec la communauté universitaire et féministe. Comme Belotti, elle soutient que la culture encourage par l’apprentissage forcé au conformisme la transformation de la petite fille en une femme domptée et passive. Les deux essayistes soulèvent la même question: se soumettre ou se rebeller. En effet, dans cet ouvrage percutant et accessible, dédié aux filles de la grève de 2012, à ces lucioles ingouvernables qui, sur le terrain de la lutte, n’ont pas échappé aux dérives sexistes, Delvaux joint sa voix de romancière à celle de l’essayiste et de la professeure. Ses mots donnent la réplique aux images inorganiques des corps féminins, de la sérialité, et leur insufflent la lumière dont elles ont été privées. De natures mortes, elles deviennent des rebelles qui nous parlent moins du passé que du futur. Ces femmes encadrées, policées, incitent l’auteure à penser le féminisme d’aujourd’hui: «Est-il possible de défendre une singularité en tant que féministe et d’être quelconque, c’est-à-dire personne en particulier?» se demande-t-elle.

     Dans Les filles en série, Delvaux raconte le roman de ces filles, l’actualise dans le temps tout en demeurant partagée entre deux désirs: tout d’abord, figer leur représentation en les décrivant et, par la suite, les faire revivre dans la trame de la révolte. Ce n’est donc pas un hasard si le livre s’ouvre et se referme sur le printemps 2012. Cet ouvrage met en perspective la figure des filles dans toute sa complexité et sa diversité: des Bunnies du président de l’empire Playboy Hugh Hefner à l’écrivaine Josée Yvon, la fée noire de la littérature québécoise qui décline les prénoms communs de ses anti-héroïnes dans la douleur.

     À l’opposé, quand elle se penche sur le travail photographique de Nan Goldin dans Guerrière et gorgone, qui a paru en même temps qu’un livre de Catherine Mavrikakis sur la chanteuse Diamanda Galás, l’écriture de Delvaux devient plus organique et davantage liée à la voix autobiographique; elle offre en exemple sa propre enfance et son adolescence comme une expérience partagée, porteuse de cet imaginaire de la fille sombre qui a résisté et refusé l’ordre établi. La fille sérielle n’existe pas seulement sous la forme d’images rangées que nous livre la culture populaire: les Barbie, les filles des bas Dim et les danseuses du Crazy Horse, les écrivaines sont aussi prisonnières de ces catégorisations. Nelly Arcan, Sylvia Plath sont ces blondes littéraires, lignée à laquelle j’ajouterais Josée Yvon, dont l’héritage mortifère nous confronte à la nature de ce qui est transmis. Ces suicidées de la littérature laissent à leurs héritières des œuvres remplies de blancs, de failles et de silence. Je suis étonnée, par contre, de ne pas retrouver un chapitre consacré aux filles de la chick lit, qui écrivent à partir d’un modèle à succès, le roman Harlequin. Ces romans ont en commun leur caractère de prévisibilité; ils fabriquent des héroïnes calquées sur les filles de la télésérie Sex and the City, trentenaires célibataires et indépendantes, croqueuses d’hommes évoluant dans un contexte post-féministe.

     Un peu à la manière des autoportraits de la photographe américaine Cindy Sherman, rendue célèbre pour ses incarnations de personnages féminins stéréotypés tant au cinéma que dans la vie quotidienne, l’auteure apporte une autre dimension aux représentations de la féminité en se les réappropriant. Sous nos yeux, Delvaux développe les images, les commente, autant de façons de faire sienne la frivolité des filles et de les recadrer dans le moment présent. Elle les habille et les déshabille en fixant droit dans les yeux Virginia Woolf, Foucault, Simone de Beauvoir, Deleuze, Didi-Huberman. Avec la linguiste Marina Yaguello, elle prend le mal à sa racine en revisitant les archaïsmes sexistes encore présents dans la langue. Quand l’auteure se remémore la mort de ses lapereaux, elle interroge le lien immémorial entre la femme et l’animal identifiable dans toutes les formes de représentations culturelles. Après tout, femme et animalité se conjuguent dans la figure de l’amazone, rappelant à la fois la croyance grecque et les gardes du corps dont s’était entouré le général Kadhafi dans son bunker. La généalogie des girls déplace l’investigation de l’intériorité, présente dans les autofictions de Delvaux, vers le nécessaire travail de filiation. Cependant, il manque à ce livre, qui deviendra certainement une référence, un index des noms cités pour s’y retrouver et accéder rapidement à l’information.

     Au moment où j’écris ces lignes, la Centrale Galerie Powerhouse fêtera ses quarante années d’existence en présentant le travail du collectif d’artistes The Coven. Dans le communiqué, on présente ainsi cette exposition: «Nous considérons plutôt le Girlhood comme un état d’être de pleine conscience et d’affirmation de soi. Se réapproprier notre Girlhood, c’est d’affirmer la force qui existe en nous à travers la féminité et la frivolité». Et comme l’usine des filles en série ne chôme jamais, Eugénie Bouchard (série des joueuses de tennis), pourtant soutenue par un groupe d’admirateurs appelé Genie Army (l’armée de Genie) – on croit rêver –, vient d’être battue à la coupe Rogers.

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MARTINE DELVAUX
Les filles en série
Remue-ménage, 2013, 234 p.

MARTINE DELVAUX
Nan Goldin. Guerrière et gorgone
Héliotrope, 2014, 116 p