Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
Pompéi, rue Van Horne

Chapeau: 

À qui appartient la parole que je prends?

On a commencé à se faire rares je ne saurais dire exactement en quelle année, mais il me semble que c’était vers 1984, tout de suite après Les ailes du désir ou Tokyo-Gade Wim Wenders. Avant 84, on restait encore nombreux ensemble dans la salle de cinéma. On s’est quittés. Après quoi, on a été souvent nombreux, mais rarement ensemble. Ce n’est pas arrivé en même temps pour tout le monde. Pour certains, c’était une question de décence. Ils ne pouvaient pas suivre le train de vie (le budget, l’optimisme) de l’ensemble, et la politesse ne leur avait pas appris à se sortir de cette situation de ne pas pouvoir rendre autrement que par l’absence. Pour d’autres, c’était une question de dépendances diverses à des séries télévisées, à des jeux vidéo en solitaire ou en équipe virtuelle. Ou encore, c’était une désaffectation si on avait été affectés trop longtemps à la fabrication d’une convivialité hilare. Et puis, il y avait l’angoisse de la répétition qui avait commencé ses ravages dans les neurones et qui en avait fait fuir plusieurs, mais dans quelle direction ? Le bois ? Où est le bois ? Partout où on essayait un nouveau bois, on y retrouvait les arbres abattus et les écrans allumés. Il reste beaucoup de photos de cette période dans les archives de chacun. On voit le lac s’approfondir dans la nuit saccagée.

On a éteint. On s’est fait rares. On a lu, relu. On est allés au Conservatoire entendre le Quatuor Molinari interpréter le Quartet no 4 (1983) d’Alfred Schnittke. De cette douleur insoutenable et toujours reconduite (tortures des Érythréens, 2013) a jailli la joie qui ne ressemble à rien et qui pourtant naît et se reconnaît. Je ne savais pas si je devais avoir peur ou honte de cette joie dont les musiciens venaient de me faire don. Je ne sais pas si je dois avoir peur ou honte de la joie jamais hilare que je reçois du ciel, des arbres, des toiles, des films, des livres, des gens, d’Angèle Dubeau (Philip Glass, Arvo Part). La peur ne fait pas de sieste dans la cale des bateaux où s’entassent les réfugié(e)s. [...]