Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
« Oui, mais »

Chapeau: 

Gilles Marcottes est mort le 20 octobre 2015. Il aurait eu quatre-vingt-dix ans le 8 décembre. Avant d'être professeur, il avait travaillé à Radio-Canada et à l'Office national du film du Canada. Collaborateur au Devoir aussi bien qu'à La Presse, à Liberté comme à Cité libre et à L'actualité, il était également mélomane (L'amateur de musique, 1992). Nous publions ici l'hommage que lui rend Benoît Melançon.

En 1995, collègues, amis et étudiants offrent à Gilles Marcotte un volume de miscellanées. Il y signe un texte, «Le gros animal», dans lequel il cite une phrase de Northrop Frye : «L’Art, notamment, apparaît dès que le “je n’aime pas cela” se mue en “ce n’est pas ainsi que j’imaginerais la chose”.» Cette phrase, écrit Marcotte, «les étudiants qui ont eu le bonheur – mitigé, si j’en juge par certaines réactions – de suivre mes cours sur le roman l’ont certainement entendue de nombreuses fois». Le ton de cette déclaration illustre bien l’ironie marcottienne. La phrase de Frye, elle, résume Marcotte, l’homme, le critique et l’écrivain.

Quiconque a jamais discuté avec Gilles Marcotte sait qu’il affectionnait la formule «Oui, mais». Même quand il était d’accord avec vous, il ne l’était jamais complètement. Les discussions avec lui n’étaient jamais simples. Même dures, voire orageuses, elles se faisaient toujours dans le plus grand respect, y compris sur des sujets qui pouvaient le fâcher (le nationalisme politique, l’«entropie nationaliste» en littérature, le hockey). Il fallait être prêt et tenir son bout. L’esprit de contradiction, ça le connaissait.

On comprend dès lors pourquoi un romancier comme Réjean Ducharme pouvait tant lui plaire. Relisons les premières lignes du Nez qui voque (1967) : «Le soir de la reddition de Bréda, Roger de la Tour de Babel, avocat au Châtelet, prit sa canne et s’en alla. En 1954, à Tracy, Maurice Duplessis, avocat au Châtelet, mourut d’hémorragie cérébrale; célèbre et célibataire.» Le premier ministre québécois Maurice Duplessis n’était pas avocat au Châtelet, il est mort en 1959 à Schefferville. Voilà une illustration superbe de la position de Frye. L’auteur du Roman à l’imparfait (1976) reviendra constamment à Ducharme, dans des articles et chapitres de livres, quelques-uns repris dans Littératures et circonstances (1989, rééd. 2015), aussi bien que dans sa Petite anthologie péremptoire de la littérature québécoise (2006).

On a tendance à ramener Gilles Marcotte à son rôle d’accompagnateur du développement de la littérature québécoise des années 1950 à la première décennie du XXIe siècle, lui qui publie Une littérature qui se fait dès 1962. C’est indubitablement vrai, mais réducteur. En plus de son travail sur les poètes québécois (Saint-Denys Garneau, Gaston Miron), Marcotte a aussi été un grand lecteur de la littérature française des XIXe et XXe siècles. Venu tardivement à l’enseignement universitaire (il avait près de 40 ans), ce professeur atypique aimait dire qu’il ne connaissait que cette poésie-là, la moderne; il avait bien sûr lu celle qui la précédait, mais ce n’était pas sa tasse de thé. Le regard qu’il jetait sur la littérature française reposait lui aussi sur la contradiction. Le poète qui l’a le plus constamment sollicité est Rimbaud. Dans un Rimbaud collectif de 1993, il s’interroge ainsi sur ce qu’une critique pointilleuse appellerait les «fautes» du poète. Ce n’était pas sa position : «Ce que je tente de faire, c’est de composer une atmosphère, ou mieux de bâtir une salle de lecture pour Les Illuminations.» Il n’imaginait pas les choses comme tout le monde.

L’écrivain est moins connu que le critique. Pourtant, le romancier d’Un voyage (1973) et le nouvelliste de La mort de Duplessis (1999) avait le même objet que le spécialiste du roman : et si la Révolution tranquille n’avait pas été ce que tout le monde en raconte ? Qu’est-ce que la littérature permet de dire spécifiquement ? Que veut taire le «gros animal», ce qui, «dans le social, le collectif», selon Simone Weil, «nie l’irréductibilité de la personne» ? Malgré le titre d’un de ses recueils (La littérature est inutile, 2009), Gilles Marcotte croyait en la souveraineté de la littérature.


Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.