Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Morton Feldman et le tombeau de Descartes

New York, 1963 : Morton Feldman (1926-1987) et Pierre Boulez (1925-2016) passent une soirée parmi un groupe de compositeurs. Le groupe se sépare, mais Feldman, bon hôte, n’envoie pas Boulez se coucher de bonne heure. Il mène le compositeur français à la Cedar Tavern, ce bar de Greenwich Village qui avait ét§é un notoire lieu de rencontre des peintres de l’expressionnisme abstrait pendant les années 1950. Le tandem ferme le bar, et comme l’édifice allait bientôt être détruit, cela allait être la dernière soirée de Feldman en ce lieu qu’il avait si souvent fréquenté. 

Le compositeur américain rapporte lui-même l’anecdote quelques années plus tard : « il ne me semblait pas juste que je passe cette dernière soirée avec Boulez, qui est tout ce que je ne veux pas que l’art soit. C’est Boulez, plus que tout autre compositeur aujourd’hui, qui a donné à la notion de système un nouveau prestige – Boulez qui a écrit un jour que ce qui l’intéressait, ce n’était pas la manière dont une pièce sonnait, mais seulement comment elle était faite ». Par-delà les verres partagés, les mots sont durs, car l’écart qui sépare l’écriture musicale de Boulez de celle de Feldman est abyssal.

Du dodécaphonisme au totalitarisme sériel

Une brève mise en contexte des décennies précédant la rencontre entre les deux compositeurs permet d’éclairer l’ampleur de la dissension. Le conflit a ses origines dans l’abandon par les compositeurs occidentaux du principe organisateur de la tradition occidentale depuis le XVIIe siècle, soit le système tonal. À la fin du XIXe siècle, la musique du jeune Arnold Schönberg (1874-1951)  [...]


Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.