Faire moins avec moins
306 |
Molly Bloom, bête domptée

Chapeau: 

Entre le corps sectionné et les paroles déversées, Brigitte Haentjens et Anne-Marie Cadieux livrent un Joyce très maîtrisé.

     Une bête sous-marine émerge d’un sol plat et recouvert de sable. Ses courbes sont peut-être celles d’une femme, vue de dos, allongée, qui rêve, ou bien celles du creux du bas-ventre, des hanches. Cette structure-squelette est semi-transparente, faite de lattes de bois mat. Architectonique, graphique, réduite à sa plus simple expression, elle a surtout cela de particulier qu’elle est sans chair. Elle pourrait rappeler la délicate mosaïque que constitue l’Ulysse de James Joyce et comment elle révèle l’intérêt de l’auteur pour la littérature comme machine à produire du sens, parfois sans doute au détriment des sens. Ulysse, et son dernier chapitre « Pénélope », dont le texte de Molly Bloom est tiré, regorgent certainement de sensations, mais peut-être ces dernières sont-elles moins expérimentées dans leur densité qu’exploitées pour les effets de leur mise en forme poétique. Cette production de Sibyllines, mise en scène par Brigitte Haentjens, arrive-t-elle à donner chair à Molly ?

     Reposant sur ce décor en forme de bête de bois, Anne-Marie Cadieux, en Molly, se révèle et se dérobe à la fois. L’espace scénique est composé d’images vidéo aux textures rappelant l’intérieur d’un sexe féminin, d’une bouche ou d’une grotte, projetées sur un rideau de fils qui s’étend sur tous les côtés de la scène, et de cette mystérieuse structure centrale qui évoque différentes époques de la vie de Molly ainsi que les amants qui y sont associés : tantôt le rocher de Gibraltar avec, aux côtés de Molly, le lieutenant Mulvey, tantôt la colline de Howth, où Léopold Bloom la demande en mariage. La comédienne est allongée dès l’entrée des spectateurs, ce qui donne la vague impression de pénétrer l’espace du sommeil, voire du rêve, là où Molly, dit-elle, aimerait faire l’amour. L’espace scénique se prête au temps des insomniaques, ce « no o’clock », comme l’appelle Joyce, temps des élucubrations nocturnes, qui, parfois, dans leur dérive, peuvent sembler si décisives, « révélatrices ». Cet espace indéfini, voire infini, laisse libre cours aux glissements temporels et affectifs qui composent le récit de la jeune femme, son « flux de conscience » (« stream of consciousness »). La présence d’Anne-Marie Cadieux est faite de ce « texte-flux » à travers lequel Molly s’adonne à une forme de révélation intime et de laisser-aller. Et pourtant, dans son attitude corporelle, l’actrice sublime l’idée de la femme, d’une femme quelconque, plus qu’elle ne l’incarne.

[...]


MOLLY BLOOM
D’après Ulysse de James Joyce, traduction de Jean Marc Dalpé, mise en scène de Brigitte Haentjens
À l’Espace Go du 6 au 31 mai 2014


Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 306 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.