Ministère de la Formation
305 | Automne 2014
Modiano va piano...

Chapeau: 

Refuser d'oublier est une lente bataille.

     Imagine-t-on Patrick Modiano pressé ? Angoissé peut-être (mais qu’en savons-nous vraiment), il m’apparaît surtout circonspect, évasif, devant se faire violence pour se livrer à peine, incapable de compléter une phrase sur un plateau de télévision, comme nous l’avons vu du temps d’Apostrophes… Jamais, quand je lis ses romans, cet écrivain ne me semble inscrit dans la hâte, encore moins l’impatience, c’est l’écrivain de l’impassibilité et du brouillard ; il n’est pas L’homme pressé de Paul Morand, cet antiquaire dont la vie est une fuite en avant… Modiano, antiquaire de ses souvenirs, de ses ombres et de ses doutes, sa vie (autant qu’on puisse l’imaginer) semble s’accorder au tempo de son oeuvre romanesque, cette vaste enquête inquiète, pédestre, cette lutte lente contre l’oubli de ce qu’il n’a pas vraiment connu, mais ressenti, deviné, entendu, répertorié pour en retrouver des traces, des signes, les suites, dans une écriture moderato cantabile ; en des romans recommencés avec parfois les mêmes personnages qui auraient habité son enfance, marqué son adolescence, hanté son passage à la maturité, personnages ombrageux nommés différemment au gré des parutions : c’est René Meinthe dans Villa triste, Colette Laurent dans Chien de printemps, la petite Hélène de Remise de peine, Dora Bruder, Ingrid Teyrsen dans Voyage de noces, Choureau et Louki du Café de la jeunesse perdue, Jean Bosmans, Margaret Le Coz et Michel Bagherian dans L’horizon, Pedro McEvoy de La rue des boutiques obscures, la petite Bijou qui cherche sa mère, Jacqueline Beausergent dans Accident nocturne, Dannie de L’herbe des nuits

     L’oeuvre modeste et magistrale de Modiano : le cheptel vif d’une diaspora d’apatrides que convoque et réinvente un jeune homme né en 1945 à la fin d’une guerre qui a, de la vie de ses parents et de leur entourage, bouleversé, corrompu ou interrompu le cours ; une théorie de silhouettes fantomatiques surgies d’un passé dont l’onde de choc le perturbe, entre autres silhouettes, celle de l’écrivain Maurice Sachs dont le vrai nom était Ettinghausen et qui, sous l’Occupation, juif collabo, occupait la chambre qui sera celle de Modiano dans le meublé que sa mère, actrice à la Continental, loua à l’été 45 avec Albert Modiano et où, lui, enfant, il rêvera, grandissant dans ces lieux marquésdramatisés à jamais par la mort à neuf ans de son unique frère Rudy quand lui en avait onze ; ce ressenti sur place, dans l’appartement où son père faillit se faire arrêter par la Gestapo, ce passé sublimé, si flou, qui persiste à cogner dans sa tête ; c’est une amicale amère où, convoquées, croisées au hasard des rues obscures où les boutiques ont changé d’enseignes et les plaques de numéros, des ombres de disparus circulent et reviennent dans un Paris à ses yeux entremêlé de l’ancien et de l’actuel, dans les rues duquel un regard saisi un soir évoque le climat d’une anxiété, un sourire le souvenir d’une peur, un coin de rue la réminiscence d’une fuite…

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PATRICK MODIANO
Romans
Gallimard, 2013, 1085 p.

MYRIAM ANISSIMOV
Jours nocturnes
Seuil, 2014, 223 p.

DENIS COSNARD
Dans la peau de Patrick Modiano
Fayard, 2010, 282 p. 


Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 305 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.