Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Même les vaches n'habitent plus la Terre

Chapeau: 

Peut-on être responsable d’un monde avec lequel on n’a pas de contact ?

C’est vraiment la terre même, nue, pas virtuelle ou habillée pour cinq cennes, que l’ancêtre de ma mère, un certain Dubord dit Lafontaine, a foulée, qu’il a habitée, à laquelle il a tenté de s’acclimater, et, quel exploit, d’y survivre, en assurant sa descendance. Il l’a probablement déboisée, y a construit une cabane qu’il chauffait avec le bois qu’il avait bûché. Jamais il ne l’exploita au point d’en tirer profit, peut-être réussit-il à y faire pousser quelques oignons, posséda-t-il quelques poules et un cochon. Économie de subsistance, que la sienne. Il fallait se battre simplement pour pouvoir garder son bien. 

En 1961, mon père, alors jeune ingénieur, profitant de la richesse collective de son époque, a acheté, pour cinq cents dollars, un acre au bord d’un lac des Laurentides (en plus d’un duplex en ville) et y a construit une résidence secondaire, où il allait se reposer. Être propriétaire n’avait plus le même sens que du temps de la colonie. La survie ne passait plus par l’intimité physique du cultivateur avec la terre. Cette séparation physique d’avec celle dont on n’avait plus besoin, où l’on ne passait plus désormais que ses vacances, a changé la manière de chacun d’habiter le monde. On a beau jeu d’abuser ou de laisser abuser de ce dont on n’a plus un besoin vital. 

Les questions territoriales ont des ramifications complexes. Il faut avoir été propriétaire d’un arpent de terre pour en avoir mesuré en soi la portée réelle. Marmottes, porcs-épics, couleuvres et chevreuils traversent mon acre de terrain sans que je sourcille. J’ai beau être au fait que les rives des lacs n’appartiennent à personne, qu’un inconnu se balade au bord du lac devant chez moi et je n’ai plus envie de partager. Un acte notarié définit clairement les frontières de mon territoire. J’y reçois qui je veux. Chez nous, je suis maîtresse. Jusqu’à ce qu’une multinationale trouve dans le sol de l’or, du gaz naturel ou des pets de sœur. 

Jamais mon ancêtre n’aurait pu imaginer ça : des hommes sans feu ni lieu. Vivant au trente-sixième étage d’immeubles de béton. Littéralement chassés de la surface de la Terre. Et si nous étions sains d’esprit, nous non plus ne pourrions imaginer ça. Dieu merci, nous sommes tous égarés. Nous ne portons plus à terre, ou si peu souvent. Nos vies sont pyramidales, nos vies n’ont plus rien à voir avec marcher pieds nus dans le désert ou dans l’herbe. Est-ce être citoyen du monde que d’en avoir fait cent fois le tour, d’avoir des amis à Berlin et un fils à Djakarta ? Qui habite encore vraiment la Terre ? Peut-être certains ermites, des troupes de nomades (toujours en groupe ceux-là) perdus à l’autre bout du monde ou de mon imagination, qui n’en ont pas encore été chassés ou qui n’ont pas l’illusion que le monde leur appartient. Est-ce parce qu’ils y marchent nus pieds ? Pour eux, le monde est immense, ils n’en verront jamais le bout, sa surface est infinie et, à leur mesure, ses ressources, inépuisables. 

Entre habiter et exploiter, la marche est question d’échelle. Les individus, les communautés, les peuples habitent ou essaient d’habiter ou ont l’illusion d’habiter cette Terre dont de grands groupes anonymes se sont emparés et dont ils épuisent la matière première, et puis au fond, chacun finit par croire que tout cela est bien primitif, veaux, vaches, cochons, pétrole, métaux, bois, et à la limite terre, eau et air, rien à foutre du primaire, ce que veut tout un chacun, c’est atteindre un niveau de vie qui lui permette d’avoir de moins en moins affaire avec le primitif, avec la sale bouette où se vautraient nos misérables ancêtres. 

J’aime bien les histoires de chiffres, pas qu’ils soient reposants, de nos jours les chiffres sont toujours démesurés : la plus grosse ferme laitière au Québec compte aujourd’hui plus de mille vaches, ce qui nécessite le travail de vingt-deux robots de traite (on ne dit pas de combien d’hommes). À Tours, en France, une ferme laitière compte deux mille deux cents vaches (sont-elles toutes parentes entre elles ?). Au Brésil, une autre, créée par deux hommes d’affaires néerlandais, produira à partir de 2016 trois cents millions de litres de lait par an. En Arabie saoudite, le groupe Almarai (deux Irlandais et un Prince sultan) détient cent trente-cinq mille vaches laitières réparties dans six grandes fermes localisées près de Riyad. Aux États-Unis, Fair Oaks Farms, une exploitation laitière de quarante mille vaches située sur l’autoroute entre Chicago et Indianapolis, propose des visites guidées et une boutique souvenirs aux enfants citadins stupéfiés d’apprendre que le lait vient des vaches, qu’il fut un temps où le lait trait à la main était recueilli dans des buckets de bois avant qu’on donne une claque sur les flancs de Daisy pour la renvoyer prendre l’air. 

Que font les fermiers, pendant que des hommes d’affaires exploitent leurs vaches ? Vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’en France, chez les éleveurs bovins et laitiers, et en Inde, où Monsanto contrôle depuis des années 95 % des graines de coton vendues au pays, l’agriculture est le secteur le plus touché par le phénomène du suicide. Pendant ce temps, nous buvons du lait d’hommes d’affaires, parce que le lait des vaches égarées qui se promènent dans l’herbe est un luxe. 


Anne-Marie Régimbald est traductrice et réviseure linguistique.

Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.