Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
Martin Faucher - Du sensible au politique

Chapeau: 

À l’occasion du dixième anniversaire du Festival TransAmériques, nous avons rencontré Martin Faucher pour parler de son rôle de directeur artistique du Festival et de l’état du théâtre au Québec.

LIBERTÉ : Vous entamez votre troisième année comme directeur artistique du FTA. Quelle part de l’héritage de la direction précédente voulez-vous conserver et quels sont les aspects du Festival que vous souhaitez modifier, développer ? 

MARTIN FAUCHER : Marie-Hélène Falcon, la fondatrice du FTA, voulait à la fois témoigner des spectacles exceptionnels qu’elle avait eu la chance de voir à l’étranger, de la vitalité des arts de la scène au Québec et provoquer des rencontres entre les œuvres aussi bien qu’entre les artistes. C’est de ces désirs-là qu’est né en 1985 le Festival de théâtre des Amériques. 

C’était alors une période riche pour les arts de la scène au Québec, car il y avait aussi le Festival international de nouvelle danse (FIND). Marie-Hélène était donc au centre de cette effervescence, à laquelle on pourrait ajouter les Cent jours d’art contemporain de Montréal. À ce moment-là, et d’une façon totalement décomplexée, le Québec se sentait à même de recevoir chez lui les forces vives du théâtre, de la danse et des arts contemporains mondiaux. Du même souffle, il affirmait s’inscrire, d’égal à égal, dans leur mouvance. 

En arrivant à la direction du FTA, j’ai donc hérité de tout ce foisonnement créatif tel que l’avait cultivé Marie-Hélène. Mais en me retrouvant aux commandes, j’ai aussi réalisé à quel point le contexte économique dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui des années 1980, 1990. Désormais, en effet, toute dépense en art – et je tiens ici à faire une différence entre art, culture et divertissement – est jaugée à l’aune d’une certaine morale. Est-ce moral de dépenser autant pour des spectacles dits « pointus » qui sont vus somme toute par bien peu de public ? C’est une grande question qui est posée par plusieurs. 

Et du point de vue esthétique, quelle est la différence entre les années 1980, 1990 et maintenant ? 

Les années 1970 ont été les années de l’affirmation nationale, de l’identité, de la langue. Les années 1980, celles du théâtre d’images. Mais à partir des années 2000, on a basculé dans une ère où les prises de parole ont littéralement éclaté, et il est devenu, me semble-t-il, beaucoup plus difficile de nommer et de circonscrire des courants. Wajdi Mouawad, par exemple, fouille la question de l’identité tout en y ajoutant une dimension culturelle moyen-orientale et en participant aussi à un certain théâtre d’images. Bref, on a là quelqu’un se revendiquant autant d’André Brassard que de Robert Lepage. De plus, depuis le début du siècle, les cycles artistiques se sont accélérés. En à peine trois ou cinq ans, on passe d’une génération à une autre, d’un mouvement esthétique à un autre. Je possède un rapport très fort à l’histoire, à la lignée, et je trouve ce phénomène préoccupant. Si aujourd’hui, en 2016, cet effet d’accélération semble se calmer, la multiplication et l’éclatement des voix persistent. On peut très vite perdre ses repères, et ne plus arriver à voir, à percevoir, le ou les fils qui nous relient aux traditions artistiques qui nous constituent. Or, d’un point de vue esthétique, mais aussi social et politique, la question de la lignée me semble essentielle. C’est pourquoi, d’ailleurs, un des rôles du Festival est d’essayer de nous aider à clarifier d’où l’on vient et dans quoi l’on s’inscrit.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.