Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
Marie-Claire Blais - Présentation

Dans Passages américains, paru en 2012 peu après le printemps étudiant, Marie-Claire Blais pose un regard rétrospectif sur la lutte pour les droits civiques des années soixante aux États-Unis et livre un dense plaidoyer pour l’action collective, la résistance politique, mais surtout pour la puissance d’action de la jeunesse. Deux choses frappent dans ce court texte qui constitue en quelque sorte le point de départ de ce dossier. D’une part, il devient évident, à la lecture de ce livre, que la formation politique de Blais est américaine et se distingue nettement en cela de celle des écrivains québécois qui sont ses contemporains. Cette genèse, qu’on trouve aussi dans Notes américaines. Parcours d’un écrivain, paru pour sa part en 1993, éclaire autrement l’ensemble de cette œuvre où l’Amérique s’écrit en français ; c’est là sûrement l’une de ses singularités. D’autre part, l’œcuménisme politique qui semble teinter les romans du cycle Soifs tranche avec la radicalité des actes de désobéissance civile dont l’auteure fait l’éloge et dont elle salue la mémoire dans Passages américains. Comprendre politiquement l’œuvre de Marie-Claire Blais, sans la réduire à des idées ou à des mots d’ordre, exige d’explorer ces paradoxes. Il y avait plusieurs années qu’un écrivain n’avait pas fait l’objet d’un dossier de la revue. En cette époque où la littérature est plus que jamais soumise aux écrasantes lois du marché et doit trop souvent se plier aux dictats de l’industrie culturelle, le parcours de Marie-Claire Blais – plus encore, son ambition – est à la fois un puissant antidote contre le cynisme et un exercice de lucidité. Inlassablement, elle invite à regarder le monde dans toute sa violence pour parvenir à en dégager des parcelles d’espoir et d’humanité.

Au-delà de l’hommage rendu à l’auteure et du désir de la faire connaître à un plus vaste public, les contributions réunies dans ce dossier souhaitent identifier ce qui fait de l’œuvre de la romancière, dramaturge, poète et essayiste, née à Québec en 1939, désormais installée à Key West aux États-Unis, un cas unique dans la littérature québécoise. En effet, il est peu d’écrivains ou d’écrivaines de la Révolution tranquille dont l’œuvre aura été aussi pérenne. Son ampleur – plus d’une soixantaine de titres parus de 1959 à aujourd’hui, donc toute une vie consacrée à l’écriture depuis 57 ans – est sans doute la première réponse. La constance de cet engagement dans la littérature que rappelle Michel Biron et qu’éclaire aussi l’entretien que Marie-Claire Blais nous a généreusement accordé, la force discrète mais imperturbable qui persiste et signe dans ses textes et creuse son sillon hors des modes, dans une écriture exigeante, en est une autre. C’est également ce refus des concessions que souligne ici Margaret Atwood, évoquant sa découverte des premiers livres de cette jeune écrivaine des années 60 qui « rejetait simplement toute orthodoxie ». On verra dans ce témoignage d’amitié de l’écrivaine canadienne, comme aussi dans les nombreuses traductions dont les livres de Blais ont fait l’objet, un signe que son œuvre résonne très vite bien au-delà des frontières du Québec. Or il ne s’agit pas d’une œuvre uniforme : la pratique de plusieurs genres, les transformations formelles et les variations stylistiques qui la traversent constituent une autre de ses particularités comme le montre la lecture que fait Daniel Letendre de deux romans des années 70, Un Joualonais sa Joualonie et Une liaison parisienne. L’œuvre intrigue aussi par le lieu où la romancière situe ses plus récents textes, le cycle Soifs (huit romans publiés de 1995 à 2015), une île tropicale à la pointe sud-est des États-Unis, une sorte de Key West fictif, reconnaissable quoique jamais nommé, microcosme étatsunien du monde contemporain vu à travers les vies croisées de plusieurs groupes d’artistes, d’activistes et de marginaux ; lieu doublement évoqué dans ce dossier par le témoignage de Jean Bernier, éditeur de Marie-Claire Blais au Québec, qui campe un portrait de l’écrivaine en quelque sorte parmi ses personnages et comme l’un d’eux, et par l’analyse de sa dimension politique proposée par Laurence Côté-Fournier. En effet, l’étrange américanité du cycle Soifs, sans équivalent dans la littérature québécoise, ouvre, selon Biron, l’horizon des premiers romans de Blais et permet également des déplacements du politique vers l’éthique, dans un humanisme sur lequel la romancière insiste dans l’entretien avec elle que nous publions. 

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L’œuvre de Blais semble tout indiquée pour interroger le rôle que peut jouer l’art en régime démocratique. Donnant à voir les infinies misères du monde, Marie-Claire Blais ne se drape jamais dans la vertu des bons sentiments : il s’agit pour elle de faire de la littérature un laboratoire où il devient possible de montrer de l’intérieur, chez les victimes comme chez les bourreaux, les inégalités sociales et les visages multiples la barbarie, mais aussi de faire place au souci de l’autre, érigé par elle en une véritable éthique de l’écriture. En somme, Blais ne fait jamais de la littérature un divertissement pacificateur ou le moyen d’un apaisement de la conscience, au contraire : elle expose le catalogue des souffrances humaines, des tensions qui agitent la société sans chercher à les résoudre. Combien d’écrivains contemporains portent-ils ainsi sur leurs épaules, dans un geste presque tragique, tous les malheurs du temps, en prenant en charge la voix de tous les exclus ? L’entretien qu’elle nous a accordé rend bien compte de cette position : elle n’évoque les personnages de son cycle Soifs ni comme des « types » ou des « exemples » qui constitueraient un pâle reflet de la réalité, mais comme des personnes à part entière. Il n’est pas innocent que plusieurs personnages d’écrivains se trouvent au centre du cycle romanesque, deux surtout, Daniel qui peine à écrire son livre, Les étranges années, et son fils rebelle, Augustino, qui jette le sien, Lettre à des jeunes gens sans avenir, comme un cri. Ce qui tourmente ces écrivains, c’est moins leur livre que ce qu’ils valent et peuvent dans le monde autour d’eux, c’est la pancarte où se lisent les mots « DEMAIN NOS ENFANTS AURONT FAIM » que Daniel voit depuis la vitre de l’autobus qui l’emmène à une conférence dans Le festin au crépuscule. L’auteure se tient à leurs côtés.

S’il emprunte d’autres chemins, ce dossier entre en résonnance avec nos récentes réflexions consacrées à la santé, à l’éducation, à l’austérité et au féminisme. Les longues phrases de Marie-Claire Blais qui s’étirent sur la page exposent le monde violent dans lequel nous vivons, dans lequel les humains sont broyés par le néolibéralisme, surtout ceux qui ont vécu et souvent vivent encore une persécution historique : les femmes, les Noirs, les latinos, les homosexuels, les transgenres, les itinérants, les enfants des rues, les réfugiés de Katrina, ceux que des radeaux de fortune ont déposés sur les plages. L’œuvre de Marie-Claire Blais en est aussi une d’espoir, là où l’absence totale d’ironie, que souligne à juste titre Laurence Côté-Fournier, permet une écoute plus grande des voix discordantes. 


Texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.