Prendre soin
309 | Automne 2015
Ma mère comme une boîte de conserve

Les yeux de ma mère se cassent la gueule. Il n’y a pas grand-chose à faire, c’est l’âge, le corps qui se déglingue. La mort, qui attend son tour, a commencé simplement à la grignoter. Cette souffrance-là, avec l’angoisse qui l’accompagne, est éventuellement le lot commun de tous, le seul universel auquel on puisse peut-être encore s’accrocher. Tout le monde ne peut pas avoir la chance de mourir bêtement, sans s’en rendre compte, dans un accident de la route, au travail, n’importe où.

Pour maintenir à flot le peu de vision qu’il lui reste, on lui administre des traitements, des injections pour être précis, directement dans chaque œil. Aux six semaines, c’est la même chose, on se rend elle et moi au département d’ophtalmologie de l’hôpital. L’uniformité des séances, leur régularité, leur confère pratiquement un aspect rituel, même si très vite il se trouve atténué, puis étouffé, par une mécanique relevant de l’industrie plus que par une imagerie rappelant l’Église.

Dès son arrivée, une fois les questions administratives réglées, ma mère est placée sur une chaîne de montage, à la queue leu leu avec les autres patients. Une infirmière auxiliaire, j’imagine, mais en fait je n’en sais rien, lui fait d’abord passer un examen de la vue, puis une deuxième, à la station suivante, prend une espèce de photo compliquée de sa rétine. À la troisième, le médecin lui applique un analgésique, s’absente un court moment, le temps pour le produit de faire son effet, pour aller poser le même geste sur un autre patient dans la salle d’à côté, puis revient après ça pour l’injection, le clou de l’affaire.

Chaque fois, je me mets à penser aux Temps modernes, et plus précisément à Chaplin prisonnier de la cadence infernale de l’usine – l’image, je dois dire, ne me vient pas innocemment, il faudrait être aveugle pour ne pas la voir – et j’éprouve un malaise teinté d’amusement à avoir sous les yeux un médecin spécialiste empêtré dans la répétition mécanique traditionnellement associée à ce qu’on nommait dans le temps la classe ouvrière. Et pour eux comme pour les ouvriers, j’en viens à me demander si on ne trouvera pas un jour plus efficace, et plus économique et plus propre de faire exécuter leurs gestes par des bras robotiques.

Justement, dans le numéro de mai 2015 de la revue Philosophie, je suis tombé par hasard sur un court entretien avec un urologue, Guy Vallancier, surtout connu, d’après ce que j’ai compris, comme un «pionnier de la chirurgie robotique de la prostate». Il parlait de média-médecine, «une pratique médicale dans laquelle le praticien n’a pas de contact direct avec le corps du patient, mais un contact intermédié par la technologie». Vraisemblablement excité par l’idée, Vallancier avance même que «dans 85 à 90 % des cas, le processus de décision du médecin est automatisable». À la sortie de l’article, je me suis dit qu’à partir du moment où cette logique-là prévaut dans les lieux dédiés aux vulnérables, elle règne déjà en maître, si ce n’est en dieu, partout ailleurs. C’est Pier Paolo Pasolini qui, à ce moment-là, m’est venu à l’esprit. «La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres.» Tout ça dit le jour même de son assassinat.

Ma mère, il serait malhonnête de ne pas le souligner, adore, le mot est faible, son médecin. Et j’ajouterais: avec raison. Il est vraiment aux petits soins avec elle. La structure dans laquelle il s’occupe de ses patients a beau être inhumaine, lui ne l’est pas. Là où ça se gâte, par contre, c’est quand on se met à comprendre combien son humanité doit, pour se déployer, nager à contre-courant de l’organisation de son travail. C’est sans doute pourquoi il n’arrive jamais à pallier l’absence de compassion du système lui-même.

La faute, bien sûr, ne saurait lui en être imputée. C’est notre faute à tous, collectivement, d’une part, comme Québécois, mais plus terriblement encore comme êtres humains, j’entends ici de la façon dont on s’incarne en Occident depuis, disons pour faire court, les tout premiers débuts du XXe siècle. Nous semblons en effet, depuis ce temps-là, incapables d’infuser de l’humanité dans les structures inhumaines dont nous sommes pourtant bel et bien les maîtres d’œuvre. L’entreprise, son rendement, son efficacité, sa rationalité froide, ne semblent plus être pour nous un modèle, mais notre représentation ultime du monde, de nos actes, de nos idées et de nos rapports les uns aux autres.

Nous souffrons, somme toute, de l’absence d’autres images, de métaphores qui nous permettraient non pas tant de manufacturer des systèmes de santé, d’éducation ou de justice, mais bien de tisser des liens, et plus encore des réseaux, dans lesquels l’étrangeté, l’âpreté et l’ivresse de notre présence au monde pourraient être, en sourdine, entendues.


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