Prendre soin
309 | Automne 2015
L'Ouest, vu d'ici

Chapeau: 

Dominique Scali s'empare souverainement du western.

Il y a beaucoup de fusils, et beaucoup de coups tirés vers Dieu. Il y a des pendus aux poutres des salles à manger et des visiteurs qui en heurtent les pieds avec leur tête en poussant la porte. Surtout, il y a l’Ouest, celui dont la majuscule ne sera jamais assez grande pour contenir ses paysages et les destins qui s’y sont perdus.  

À la recherche de New Babylon, très fort premier roman de Dominique Scali, raconte les vies du révérend Aaron, l’écrivain aux mains coupées; de Charles Teasdale qui, par neuf fois, a échappé à la pendaison avant d’en avoir assez et de se pendre lui-même; de Pearl Guthrie, qui se maria trente fois sans jamais trouver de mari; finalement de William Tattenbaum, dit «Russian Bill», le dandy du Far West qui jouait aux échecs plutôt que de provoquer ses ennemis en duel.  

Dans une écriture fluide et qui ne fait aucune concession à la facilité, Scali parvient à rendre avec une force d’évocation peu commune la bataille ininterrompue de l’homme avec sa propre histoire, passée et à venir. Tous ces personnages, fictifs ou réels, poursuivent en effet, dans la poussière des villes minières qui naissent et disparaissent au gré de la prospection aurifère, leur légende. Certains y rêvent, comme Russian Bill qui souhaite fonder New Babylon, une ville sans loi «où, enfin, chacun connaîtra sa vraie valeur». D’autres cherchent à la faire perdurer, comme Teasdale, boxeur presque imbattable recherché dans différentes villes sous différents noms parce qu’il met le feu aux endroits où on veut le mettre en prison, surtout quand les murs de cet enclos sont formés par les façades des tripots dont on lui refuse l’entrée. Or toute légende joue avec la vérité, et Dominique Scali creuse ce moment où se produit le brouillage entre les faits et leur mise en récit, entre la vie et sa confession au révérend Aaron, faux prêtre qui consigne dans ses carnets l’histoire des bandits qu’il suit à la trace. Le révérend est fasciné par cet instant où l’idéal prend la place de la vérité, moment inévitablement accompagné de la dure prise de conscience que la réalité n’a malheureusement rien à voir avec le rêve, qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir.

Et toujours la mort rôde dans ce western qui s’écarte des stéréotypes du genre en en répétant les codes de manière légèrement syncopée. Mais la mort devra attendre que l’enfer de la vie en ait terminé de Pearl Guthrie, de Russian Bill, de Charles Teasdale et du Révérend Aaron avant de les ravir au soleil sans ombre du Far West.


DOMINIQUE SCALI
À la recherche de New Babylon
La Peuplade, 2015, 452 p. 


Ce texte a été publié dans le numéro 309 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.