La dictature du rire
316 | Été 2017
L'humour autrement : entretien avec Émilie Ouellet et Christian Vanasse

Chapeau: 

Comment l'humour peut-il vivre hors de l'industrie du rire? Le point de vue de deux humoristes sur la question.

Pour commencer, il m’apparaît difficile de ne pas aborder la question de l’omniprésence de l’humour au Québec. Pour deux humoristes de métiers, qu’est-ce que cela implique ?

Christian Vanasse : Je range l’humour à côté de la littérature, de la musique, du théâtre, bref, des arts. Pour moi, demander s’il y a trop d’humour revient à demander s’il y a trop de poésie. Cela dit, on peut se poser la question suivante : y a-t-il trop d’humour semblable ? Aurait-on avantage à voir, à entendre d’autres formes d’humour ? Oui. Le problème, c’est que ces autres formes d’humour existent déjà; l’ironie, la satyre, la critique sociale, la parodie, l’humour noir, grinçant, tout ça est là, en ce moment, au Québec. Seulement, une certaine logique marchande les empêche d’être en évidence sur la place publique.

Émilie Ouellet : Il y a de l’humour partout. Dans les publicités, comme outil de marketing et de vente, mais aussi au téléjournal, même à la météo, pour la simple raison que ce qui fait rire est accrocheur… Même les journaux présentent une nouvelle dramatique avec un jeu de mots douteux pour accrocher ou faire rire. En même temps, je suis d’accord avec Christian : il n’y a pas trop d’humour, mais celui auquel on est la plupart du temps exposés est plus près de la marchandise que de l’art.

C. V. : Oui. Il y a l’humour qui confronte, et l’humour qui conforte… On entend souvent les gens regretter l’époque des Yvon Deschamps, Clémence DesRochers ou Sol, mais ces gens-là étaient les contemporains de Claude Blanchard, des Tannants et autres Ti-Gus et Ti-Mousse. On a la mémoire sélective. Par exemple, quand on parle des Cyniques comme l’exemple même de l’humour politique, alors qu’une grande part de leur répertoire, c’était des grosses jokes de taverne. Le politique occupait peut-être 30 % de leur matériel. Leur humour était très inspiré de l’époque des cabarets où le but était de dire des choses licencieuses dans un lieu public afin de brasser la cage. Quand j’ai commencé à travailler avec les Zapartistes en 2000, les journalistes faisaient de l’information et les humoristes, de l’humour. Aujourd’hui, la frontière est plus floue. À partir du moment où des Jean-Luc Mongrain se sont mis à lire les nouvelles en sacrant et en tapant du poing sur le pupitre, on a basculé vers autre chose. Un sondage récent affirmait d’ailleurs que la majorité des jeunes Américains prennent leur information chez des humoristes, comme John Oliver, ou Seth Meyers et Stephen Colbert qui font de la politique la matière première d’une bonne part de leur humour dans leur émission de fin de soirée. Il faut dire que John Oliver, qui traite également de sujets sociaux comme l’endettement étudiant, les paradis fiscaux ou les concours de Miss Univers ou Miss USA, fait un travail journalistique plus sérieux que bien des journalistes des grands médias américains… ce qui est tout de même troublant.

Ce n’est malheureusement pas un type d’humour que l’on voit beaucoup ici.   

C. V. : Pour faire ce genre d’humour, il faut de l’argent. Une équipe de recherchistes et de scripteurs, ce n’est pas donné. John Oliver doit avoir les douze meilleurs scripteurs de New York pour faire Last Week Tonight. Mais au Québec, le bassin de population ne rend pas possible la rentabilité d’une telle pratique. C’est ce qui explique en partie qu’un certain nombre de blagues politiques demeure ici au niveau du « les politiciens, c’est tous des crosseurs ». 

E. O. : Ce n’est pas comme ça qu’on mobilise les gens autour d’un enjeu social ou politique…

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 316. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.