Ministère de la Formation
305 | Automne 2014
Les victimes de l'épreuve

Chapeau: 

En refusant aux élèves l'expérience de l'échec, le Ministère fait échouer tout le monde.

     L'épreuve uniforme de français, langue d’enseignement et littérature (EUF) révèle les faillites du système d’éducation québécois et découle d’une logique dépressionniste qui parvient surtout à abattre ceux qui y participent.

     Cet examen du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport exige la rédaction d’une dissertation critique de neuf cents mots dans laquelle l‘élève doit prendre position sur une question parmi les trois qui lui sont proposées. Il se voit ainsi présenté des sujets comme «Dans l’extrait de la pièce Les combustibles d’Amélie Nothomb, est-il juste de dire que les personnages ne pensent qu’à eux-mêmes?» ou «A-t-on raison de penser que l’essai “Au dépotoir” de Jean-Pierre Issenhuth et la chanson “ La rue principale” d’André Fortin présentent une même vision du progrès ?» 

     Depuis 1998, la réussite de l’épreuve est conditionnelle à l’obtention du diplôme d’études collégiales. Le travail de l’élève est corrigé selon trois critères principaux qui peuvent, chacun, entraîner son échec : compréhension et qualité de l’argumentation ; structure du texte ; maîtrise de la langue, ces trois critères sont eux-mêmes divisés en sous-critères.

Condamné à l’échec

     Le correcteur K. corrige l’épreuve depuis dix ans. Cette session de correction, il a corrigé deux cent quarante copies, dont cent soixante-dix répondaient à la même question, les élèves ayant le plus souvent négligé les deux autres, dont une portait sur des poèmes. Les élèves évitent le plus souvent la poésie ; c’est pourquoi, à l’épreuve, on lui préfère de plus en plus souvent la chanson. Jour après jour, le correcteur K. voit réapparaître les mêmes arguments de copie en copie – des arguments souvent faciles, sans profondeur – et se fait de plus en plus à l’idée que la formulation des sujets permet de dire à peu près n’importe quoi sans se tromper, qu’elle encourage en somme la médiocrité.

     Ses premières sessions de correction, le correcteur K. avait le sens de l’humour. Des phrases comme « On a tous des souvenirs, autant passés qu’à venir » ou « Un père et son fils de la même famille ont été tués par la répétition du mot “mort” » le faisaient rire. Il s’amusait de voir un étudiant écrire « Les attentats du 11 septembre qui ont traumatisé George Orwell » ou « Gabrielle Roy, auteure hypermoderne, avait comme tous les auteurs des problèmes identitaires. » Maintenant, il ne rit plus. Il a perdu le sens de l’humour. Même les bonnes copies ne le font plus sourire.

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Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 305 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.