Seul ou avec d'autres
308 | Été 2015
Les roseaux casseront-ils?

Chapeau: 

Un repli, portrait du malaise d'une génération.

Dans son film Un repli, Guillaume Roussel-Garneau reformule le problème que posait Albert Camus dans Le mythe de Sisyphe: «l’ultime question du libéralisme, c’est le suicide». De cette formule apparemment abstraite, le cinéaste-philosophe conçoit cette idée expérimentale qui va animer la vie des personnages: «Ils ont étudié, analysé, déconstruit le concept d’aliénation. Maintenant, ils le vivent.»

L’agente de sécurité, qui a fait un «bac multisuicidaire» en cumulant un certificat en théâtre, une mineure en océanographie et une autre en sociologie; le livreur de pizza, diplômé en histoire; leur ami, qui travaille dans un entrepôt après avoir étudié en anthropologie, et d’autres. Cette jeunesse qui file un mauvais coton en a beaucoup à penser, à dire et à vivre. Roussel-Garneau semble d’ailleurs vouloir tout embrasser comme si c’était son dernier film: aliénation, capitalisme sauvage, legs athéiste et marxiste contre héritage chrétien, mariage transnational et interreligieux, insémination naturelle, banalité de la reproduction institutionnelle, inefficacité des idéaux intellectuels aux plans individuel, national et mondial, etc.

Par une succession bien répartie de monologues intérieurs, de rencontres entre intimes et de réunions sociales, on passe du plus sérieux au plus comique: tantôt on délire dangereusement sur le monde, revolver à la main; tantôt on se réunit au parc pour se moquer d’un livre à succès, Esquive sous les eucalyptus, signé Charlotte de Bellefeuille-Côté, et de son insignifiante critique dans le journal. L’auteur se sert de la puissance et de la libre vitalité du plus sombre désespoir en osant le déplier, mais aussi de l’humour ravageur en parodiant les poncifs critiques de notre temps.

Roussel-Garneau ne cherche pas à «donner une voix» à des victimes ou à des marginaux, il réfléchit avec ses personnages aliénés sur tout ce qui les déborde, pour rendre à l’évidence l’absurdité de notre époque en confrontant aspirations individuelles et collectives, complètement en décalage avec la réalité. À une époque où tout, même le langage, suit la logique de la finance, de la publicité et de la consommation, les artistes et les intellectuels sont-ils condamnés à se transmettre les mêmes concepts inopérants? Doivent-ils se soumettre aux jeux des institutions de culture et de savoir? Est-il possible de résister de l’intérieur ou de l’extérieur? Est-il tout simplement possible de résister, ou même de vivre? Ces questions ont aussi été abordées par Roussel-Garneau dans le texte «Malaise» où il critique plus précisément le milieu du cinéma québécois.

Véritable travail d’artisan, Un repli porte d’ailleurs en lui-même les marques d’un cinéma marginalisé que le cinéaste résilient affronte. Si «la connaissance non mise en pratique n’est que le sang noir d’une déchirure profonde», le film comme mise en pratique constitue certainement un geste de création pour contenir la déchirure.


GUILLAUME ROUSSEL-GARNEAU
Un repli
Canada, 2014, 80 min. 


Texte publié dans le numéro 308 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.