Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Les femmes invisibles - première partie

Chapeau: 

Alex Noël rencontre des femmes oubliées de la mondialisation.

À Trois-Rivières, quand j’étais jeune, toutes les femmes qui m’entouraient vivaient sous le seuil de pauvreté. Elles entraient à l’usine le matin, filaient, cousaient, donnaient toujours le plus vite d’elles-mêmes et en ressortaient, à la fin de la journée, un peu plus usées, avec quelque chose en moins, une chose que l’usine leur aurait prise et qui aurait été dépensée à leur insu, une chose qu’elles semblaient chercher chaque soir devant le téléviseur mais qu’elles ne retrouvaient qu’au matin, une fois la nuit passée.  


Toute la journée, elles cousaient, et chaque jour on leur demandait d’accélérer la cadence. Les vêtements leur passaient toujours plus rapidement entre les mains. Et de même, leur vie filait comme les chandails qu’elles cousaient et qu’elles s’échangeaient d’une machine à l’autre. C’était des vies identiques, engagées dans un mouvement répétitif qui les figeait mais qu’on n’avait pas le temps de voir défiler. Leurs vies étaient comme ces t-shirts qui leur arrivaient chaque matin en pièces détachées dans des boîtes de douze et qu’elles se passaient de l’une à l’autre afin de les assembler. C’était des vies morcelées, dont on cherchait toujours à coller les deux bouts, mais sans jamais parvenir à en voir la totalité, la fin de la chaîne. Pour toutes ces femmes de mon enfance, la vie était une chose toujours à recommencer et dont la répétition même était assurée.  


Avant d’entrer à la Fruit of the Loom, certaines avaient pourtant rêvé d’être secrétaires, infirmières ou même de devenir mannequins. Elles étaient entrées à l’usine à la fin de l’adolescence parce qu’on leur avait dit que c’était là leur « futur ». On leur avait dit qu’elles n’avaient pas besoin de s’instruire, que les usines étaient immortelles, qu’elles continueraient d’exister tant qu’on avait du coton et des femmes à leur fournir. Mais au bout du compte les immenses cheminées se sont éteintes, une à une. Et il n’est resté de la ville qu’un cimetière d’usines et des comptes en banque vides.  


Le 4 mai 2001, elles ont été les premières à perdre massivement leur emploi à la suite des accords de libre-échange, lorsqu’au tournant du nouveau millénaire les usines de textile ont déménagé dans l’hémisphère sud, sans leur verser d’autre compensation que sept semaines de salaire pour vingt-cinq ans de service. Les papetières comme la Tripap dédommageaient les hommes à grands frais, des hommes pourtant beaucoup mieux rémunérés qu’elles. Elles ont bien remarqué que les plus âgés de ces hommes partaient à l’avance vers la retraite et les plus jeunes vers les chantiers de construction, alors qu’on ne leur avait jamais offert, à elles, ni retraite ni chantier, mais elles ne se sont pas fâchées. Il est vrai que leurs emplois, sacrifiés sur l’autel du libre-échange, ne valaient pas grand-chose aux yeux des politiciens. Elles s’y étaient comme habituées.  


Le 4 mai 2001, quand on leur a annoncé la fermeture de la Fruit of the Loom, elles sont sorties pour la première fois de l’usine avec le sentiment que c’était peut-être l’usine qui était sortie d’elles. J’ai vu leurs yeux rougis qui ne savaient plus trop dans quelle direction se poser. Le « futur » s’était dissous au contact de leurs doigts, et c’était comme si elles prenaient soudainement conscience que le temps avait passé, qu’elles étaient vieilles et que plus aucun patron ne voudrait d’elles. L’usine les avait trahies. Le « futur » les avait trahies. C’était à présent des femmes sans fil que ces femmes-là. Des femmes qui n’avaient plus rien d’autre à filer que leur chèque de chômage, pour l’étirer le plus possible.  

 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.