Séduits par la droite
313 | Automne 2016
Les Créatifs culturels

Chapeau: 

Êtes-vous un CC ?

Mon premier dentiste, c’était frappant, avait une salle d’attente tamisée, avec une touche Madame au foyer. Le second avait une salle d’attente hyper techno et aseptisée, pas question de contracter là des trucs nosocomiaux. Dans les deux salles, je pouvais lire gratuitement des Paris Match en attendant mon tour. J’avais fini par demander au deuxième dentiste, pourquoi Paris Match? «Question de statistiques, m’avait-il répondu. — Oui, mais, pourquoi pas vous abonner à la revue Liberté? — Statistiquement inefficace, pourquoi bouder votre plaisir?» 

La clinique dentaire Rachel pratique une approche à l’opposé de l’efficacité statistique. La généreuse table basse de la salle d’attente accueille des revues d’architecture, d’écologie, des livres pour enfants et des recueils de poèmes, ceux de Martine Audet, parmi d’autres, que la secrétaire-répartitrice admire beaucoup. Elle dit: «C’est si profond et si doux même si parfois je perds le fil.» C’est là que j’ai trouvé le no 88 de la défunte revue Clés (le 11 mars 2016 a eu lieu la mise en liquidation définitive de la société Nouvelles Clés destinée aux Créatifs culturels), là où j’ai eu l’occasion, chance et bonheur, de lire un entretien donné à la revue par Françoise Héritier, une anthropologue-ethnologue féministe française, successeure de Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Françoise Héritier expliquait à Patrice van Eersel que toute hiérarchie, à cause de son origine, constitue un obstacle à la suite de l’évolution de l’espèce humaine. Toute hiérarchie, disait-elle, trouve son origine dans la naissance prématurée du petit de l’homo sapiens et dans la longue dépendance qui crée notre propension à l’obéissance. L’idéal serait, pour notre espèce, que les hommes mettent au monde les hommes, et les femmes, les femmes. Ainsi se dissoudrait dans l’espèce toute l’affaire de la hiérarchie qui nous empêche d’évoluer dans l’espèce. Françoise Héritier, très optimiste, calculait que, dans l’état actuel des choses, il ne faudrait plus que quatre cent cinquante-cinq ans pour que l’égalité hommes-femmes soit chose faite.

Inutile de dire que mon dentiste m’a trouvée en pleine forme comparativement au piteux état dans lequel il m’avait trouvée à ma dernière visite, alors que le «nous» national vacillait sous l’effet de la fragmentation identitaire et que nous traversions une guerre culturelle universitaire entre les conservateurs nationalistes et les progressistes. 

Ce n’était pas tout. «Selon vous, demandait Clés à Françoise Héritier, la hiérarchie serait donc un obstacle à la suite de notre évolution ? — Oui, répondait Françoise Héritier, les seuls que la hiérarchie ne bloque pas dans leur épanouissement sont les créateurs.» Malheureusement, la revue n’offrait pas de test de personnalité qui aurait permis de découvrir qui étaient les créateurs selon F. Héritier et si j’en faisais partie comme créatrice, ce féminin que Héritier elle-même n’avait pas utilisé, consciente qu’il affaiblirait son affirmation.

Ce n’était pas tout. Grâce à cette Clés, j’ai découvert le monde des Créatifs culturels ou Créateurs de culture, une vague de fond semble-t-il, rassemblant 34,9 % de la population nord-américaine en 2008, soit environ quatre-vingts millions d’adultes. Ni hippies ni bobos, un des traits marquants de ce monde est l’absence, à l’heure actuelle, de conscience de sa propre existence. Étonnant. Serais-je une CC au même titre que tous ceux et celles qui ignorent l’être? Selon mes recherches, les CC ne forment pas un groupe, mais bien des sortes d’amas d’électrons et d’ions libres (arrachés) comme dans le plasma terrestre. Le plasma terrestre? Suis-je comptée par ceux qui me comptent? Est-ce que je compte pour ceux qui me comptent? En surfant un peu plus loin sur la vague plate, blanche et inerte de mon écran, je découvre que Jacques Languirand a lu en ondes le livre L’émergence des Créatifs culturels en 2008. Désolée pour ceux et celles pour qui tout ça est déjà obsolète, mais je ne résiste pas à écrire ici ce que j’ai découvert là! En automne 2012, le no 66 de la revue Génération Tao a réalisé un spécial «Êtes-vous un Créatif Culturel?» (Ce n’est jamais mis au féminin, c’est le masculin inclusif qui prédomine). 

Ne trouvant toujours pas de test pour me situer, j’erre à droite et à gauche à travers le site. Je repère une proposition qui me plaît assez bien: «Appuie-toi sur tes principes, ils finiront bien par s’écrouler.» Craquant. Mais ça se gâte et c’est l’addition des propositions qui finit par constituer le test d’appartenance: Art de la transanalyse / Massage de bols tibétains / Entretien de votre énergie vitale / Rituels sacrés pour la femme graines d’héroïnes / Tao de la femme lune / Élixir énergétique (yin du foie, yang du foie)… Ma température a baissé, je vais mettre de l’eau à bouillir pour le thé. Mais je ne lâche pas le fil et je découvre enfin que s’est tenu à Québec en 2013 le forum des Artisans du changement qui a réuni plus de deux cent cinquante Créatifs culturels et qu’on évaluait à deux millions le nombre de CC au Québec: vingt-cinq pour cent de la population du Québec est donc composé de Créatifs culturels. J’hallucinais, je repensais à la guerre culturelle, Yes Sir! entre les conservateurs nationalistes et les progressistes, je me demandais si la bande de La soirée est (encore) jeune…? L’un d’eux à un fils qui s’appelle Clarence, et un autre est allergique au gluten, sont-ce des signes des CC? Et la revue Liberté est-elle…? Et les jeans collants déchirés aux genoux? 

L’alarme d’incendie s’est déclenchée. J’avais oublié l’eau sur le feu. On a sonné en bas, j’ai cru que c’était les Jéhovah, c’était les plombiers, des hommes dans la fleur de l’âge, des carnivores, certainement. Je ne les avais pas appelés, mais ils ont fixé l’affaire et comme ils repartaient contents, un de mes cent frères est arrivé. J’ai précisé: «C’était les plombiers.» Inutile de le laisser imaginer que je reçois des Jéhovah chez moi. Soudain, l’illumination. Lui, mon frère, il en est un! J’en avais un sous les yeux, un vrai Créatif culturel. Je ne m’en étais jamais aperçu, évidemment, puisque même les Créatifs culturels n’ont pas conscience de faire partie de cette vague de fond qui traverse la planète en sautant par-dessus les océans. On a parlé de nos santés et quand on a eu fini de parler de nos santés, son cellulaire a sonné et le temps était écoulé.

C’est à peu près tout, mis à part la visite de mes amis végétaliens quelques jours plus tard. Ils sont certainement des électrons libres, mais il m’est impossible de décider s’ils sont des Créatifs culturels et je ne suis pas certaine que le plasma terrestre soit végétalien. Ce que j’ai constaté, c’est qu’il y avait toujours un ingrédient qui était interdit pour l’un ou pour l’autre, quand cet ingrédient ne provoquait pas une nette répulsion. On a énuméré ce qui était permis de manger que je n’avais pas trouvé chez Thuy. J’avais trouvé des plats du jour certifiés végétaliens, l’Istanbul et le Djakarta, et des minis muffins aux dattes et aux noix, mais rien n’allait, et tout donnait des aphtes. Ils ont presque tout laissé. J’ai pensé à ce que j’avais lu dans le désormais fameux numéro de Clés, que certains restaurants français appliquaient une surtaxe aux clients qui ne terminaient pas leur assiette et que d’autres exigeaient deux euros par portion non consommée, pendant qu’en Australie, on offrait plutôt une ristourne… 

C’est la fin, mais j’ajoute: il paraît que Noam Chomsky vient de découvrir à lui tout seul que les mots changent le monde. Sa seule photo me convainc, avec la légende «Selon Noam Chomsky, “miracle” n’est pas un vain mot.» Voilà peut-être enfin l’élucidation définitive de «Créatives culturelles», et nous serions combien?

À votre Miracle whip, ajoutez une note de safran iranien.

Mais tout de même, une oasis, une halte s’est offerte à moi, Le secret d’Omi Mouna, un court-métrage de Mohsen El Gharbi à la Cinémathèque, dans le cadre de Vues d’Afrique. Ça se passe dans un village de Tunisie il y a vingt ans. On assiste à la première rencontre de Mohsen, un Québécois d’origine belge, avec son arrière-grand-mère Omi Mouna, limite centenaire. Mohsen cherche à comprendre la violence de son père décédé. Un film très doux, lointain, qui se rapproche soudain, qui émeut, qui fait rire et qui fait mal. Ça dure vingt minutes, mais ça dure mille ans et j’avais le vertige que ce destin d’Omi Mouna soit si proche non pas du mien, mais de moi dans le temps que l’Histoire n’écrit pas. La vague de fond des Créatifs culturels a sauté ce village, c’est certain, mais Françoise Héritier l’a peut-être bien traversé un jour. Omi Mouna ressemblait aux femmes algonquiennes qui campaient chaque été au bord de la rivière Harricana, sur la colline du Monastère, lorsque j’étais enfant. Lorsque Mohsen demande à Omi Mouna de l’embrasser, Omi refuse en riant: «Je n’ai plus de dents.» Et nous rions avec elle et avec Mohsen dans ce temps sans nostalgie suspendu en nous.


Texte publié dans Liberté n° 313. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.