Prendre la littérature au sérieux
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Les crayons qui pleurent

Chapeau: 

Après l'attentat de Charlie Hebdo, les caricaturistes se sont fait fort de se présenter comme un contre-pouvoir essentiel, protégé de surcroît par la sacro-sainte liberté d’expression. Mais jouent-ils vraiment ce rôle de trublion ? Ou se complaisent-ils dans une position plus confortable qu’elle n’en a l’air ?

Juste après l’attentat qui a décimé la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, un grand nombre de dessins ont été partagés avec empressement sur les réseaux sociaux pour rendre hommage aux dessinateurs assassinés. Différents motifs se sont alors imposés :

-Le paradis, symbolisé par un nuage dans le ciel, la présence d’anges ou d’un saint Pierre accueillant, voire de vierges nues dont on dit que les terroristes espèrent qu’elles les attendent au ciel pour s’offrir à eux. Il est vrai qu’il est difficile de concevoir le phénomène de la mort, et a fortiori de la dessiner sans avoir recours à des subterfuges allégoriques. On conviendra cependant qu’il y a quelque ironie à utiliser sans retenue un arsenal de clichés religieux pour figurer la dernière demeure de dessinateurs tués justement pour leur radicalisme anticlérical.

-Les tueurs, représentés comme des barbus en djellaba avec chapeau de prière, babouches et kalachnikov. Cette image correspond certainement au Bonhomme Sept Heures d’un phantasme xénophobe contemporain, mais certes pas à la description physique de tueurs dont l’accoutrement les fait plutôt ressembler aux escouades de police d’élite occidentales de type swat qu’à cette figure du Sarrasin des Mille et une nuits.

-Enfin, les dessinateurs eux-mêmes, symbolisés par une figure métonymique imparable : le crayon. On a vu des crayons cassés, d’autres qui pleuraient ou saignaient ; on a vu des crayons plus forts que les armes, et aussi des crayons-armes ; on a vu des crayons géants dressés dans des paysages urbains – monument aux tours jumelles de New York –, des crayons-poteau (d’exécution), des crayons-palissade et des crayons-arbre (qui repoussent toujours) ; on a vu des crayons que l’on taille (blessure ou affûtage); des crayons brandis par la République (femme avec un bonnet) ou la Liberté (femme à la poitrine dénudée), etc.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.