Prendre la littérature au sérieux
314 |
Les chiens de faïence

Chapeau: 

À une époque qui se méfie de la parole, la littérature ne peut qu'être renvoyée en marge du monde. Mais le divorce n'est peut-être pas consommé...

Dans un texte célèbre (Le conteur, ou Le narrateur, selon les traductions), le philosophe Walter Benjamin écrivait, dès les années 1930, que la disparition progressive de l’art de raconter était étroitement liée à la difficulté croissante d’échanger des expériences. Il remarquait à cet égard un fait important observé à la fin de la Première Guerre mondiale : les gens revenaient muets des champs de bataille, incapables de mettre en mots ce qu’ils y avaient vécu. Quand les puissances techniques s’accumulent pour transformer l’espace en un lieu de destruction massive où vie et mort se résument à une question probabiliste, comment la parole pourrait-elle rendre compte de ce qui semble échapper à toute logique ?

Un siècle plus tard, assiégée de toutes parts, la parole elle-même ressemble à un champ de ruines : souvent réduite à un vecteur de mensonges, monnaie d’échange réputée voiler la « réalité », elle nourrirait ce qu’on désigne de plus en plus dans les médias comme une « ère post-factuelle ». Ô scandale ! Les Donald Trump de ce monde pourraient désormais dire n’importe quoi et triturer les faits – de moins en moins têtus – à leur guise. Signe des temps, propice à éclairer l’apparente inactualité de la littérature, ou du moins sa réfraction dans les marges de la « vraie vie » : après avoir réduit la réalité en une somme virtuellement infinie de « faits », après s’être collectivement acharnés à la vider de tout sens (assimilé à un relent métaphysique irrespirable), faut-il en effet s’étonner que, de cette réalité, on puisse désormais dire n’importe quoi ? Effet en miroir de la dévaluation d’une parole devenue ensemble de signes aux combinatoires illimitées mais résolument (osons dire « ontologiquement ») étrangères au monde dans lequel nous vivons. Un monde bipolaire, saturé, compact, massifié, s’acharnant à réduire à néant tout écart à lui-même et renvoyant hors de lui, dans l’orbite de la « fiction », assimilée au « non-être », tout dire qui prendrait les mots au sérieux. Comme si le mutisme des revenants de la Grande Guerre recouvrait désormais toute la réalité, du coup transformée en un champ de bataille sans limites.

Mutisme généralisé ? Nous caquetons pourtant plus que jamais, en cette époque où les mots semblent avoir perdu toute gravité. Mais quelle résonance ceux-ci peuvent-ils avoir s’ils sont délestés de toute expérience, s’ils ne participent plus de la mise en forme du monde, en permettant à l’« animal parlant » de l’habiter depuis son intériorité, son quant-à-soi, ce retrait qui est condition de sa présence au monde ? Devenue instrument de communication dans une logique publicitaire généralisée, la pertinence de la parole est devenue affaire d’efficace : s’il apparaît désormais « normal » que nous soyons quotidiennement bombardés par des messages formatés confinant à l’action-réflexe bien plus qu’à la réflexion, la parole devient franchement suspecte – ou carrément prétentieuse, sinon ridicule – quand elle se fait « simple » lieu de l’épreuve de notre présence au monde ou du sentiment d’exister. Quid, alors, de la littérature ? Souffle sans objet, condamné à demeurer dans les marges du réel, à s’y consumer en emportant avec elle des fantômes d’humanité ?

[...]


Extrait du texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.