Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
Le totalitarisme sans État. Entretien avec Jean Vioulac

Chapeau: 

La logique totalitaire, dernier ouvrage du philosophe francais Jean Vioulac, dresse le portrait d’un totalitarisme nouveau genre, qui se passe de l’État. Nous avons rencontré l’auteur.

Liberté - Vous dites que le capitalisme est devenu « totalitaire ». Pour certains, ce serait pécher par excès de pessimisme, de catastrophisme. En quoi l’usage d’un terme aussi fort est-il justifié pour décrire ce qui arrive à l’Occident et au monde ?

La thèse semble en effet paradoxale, puisqu’au vingtième siècle le concept de totalitarisme a été élaboré comme antithèse du libéralisme, pour défendre les sociétés de marché contre le Léviathan de l’État. Mais mon propos consiste précisément à dégager le concept de totalitarisme de son usage idéologique pour l’élaborer philosophiquement et ainsi dissocier la question du totalitarisme de celle de l’État. Il me semble donc difficile de se passer de tout concept de totalitarisme pour penser notre situation aujourd’hui. Le phénomène le plus caractéristique de notre époque est en effet ce que l’on appelle la « mondialisation » ou « globalisation », processus au long cours qui intègre tous les hommes, tous les peuples et tous les territoires dans un même espacetemps. L’intégration de la multiplicité et des particularités dans une même sphère et par un unique principe, c’est justement ce qui définit le concept de totalité. Nous vivons tous dans une même totalité planétaire, et il faut bien parler de « totalisation » pour définir ce processus. Or historiquement, c’est bien le capitalisme qui en est à l’origine, et la totalité contemporaine est le marché mondial. Le marché est totalisant, et d’ailleurs tout le monde est à peu près d’accord pour le reconnaître, y compris un théoricien du néolibéralisme comme Friedrich Hayek, qui voyait dans le marché mondial un « cosmos » qui se substituait à l’antique nature.

Dès lors, deux questions se posent. D’une part celle de la puissance, puisqu’on ne peut parler de totalitarisme que s’il y a une puissance effectivement contraignante qui opère la totalisation, d’autre part celle de la liberté, puisque le concept de totalitarisme implique une soumission de tous les individus à un pouvoir total. Le néolibéralisme va donc refuser ce concept parce qu’il prétend que le marché est l’interaction harmonieuse et pacifique des libertés. Mais en réalité, si les actions individuelles sont harmonieuses, c’est d’abord que chaque homme est redéfini comme calculateur de ses intérêts et ensuite que l’intérêt de chacun est strictement assigné à la recherche d’une valeur abstraite, l’argent.

Chacun ne poursuit que son intérêt, et il se croit libre quand aucune entrave ne s’oppose à sa quête, mais il ne se rend pas compte que son intérêt lui-même est déterminé, préformaté, conditionné par le marché. Et d’ailleurs, quand les théoriciens du marché parlent avec Adam Smith de « main invisible », ils présupposent bien qu’il y a manipulation des individus, d’autant plus dangereuse qu’elle est invisible. Si les actions individuelles ne sont pas divergentes, c’est qu’elles convergent toutes vers le fétiche de l’argent, qui s’impose comme un vortex qui fait tourner l’univers autour de lui. Quand l’argent occupe un tel statut, qu’il exerce cette fonction d’attracteur universel, qu’il est capable de réduire tout ce qui est à une quantité de valeur universelle et abstraite, alors il est Capital. Le Capital est en cela le principe directeur qui gouverne toutes les actions individuelles.

Or le fondement même du capitalisme est le salariat, par lequel le Capital réduit la puissance de travail elle-même à une quantité de valeur et ainsi se la soumet. Par là même, le Capital massifie la puissance de travail et devient le seul à en faire usage ; il conquiert en cela la puissance absolue. Il est donc extrêmement naïf de croire, comme l’affirment journellement les tenanciers du marché mondial, que moins il y a d’État, plus il y a de liberté, comme si l’État était la seule puissance de coercition. La puissance du marché est infiniment supérieure, elle ne tend jamais qu’à accroître sa puissance, et le moteur du Capital est en cela une volonté de puissance aveugle et inconditionnée.

Le Capital est aujourd’hui la puissance qui domine le monde, qui atomise les sociétés humaines, déterritorialise tous les peuples, une puissance par rapport à laquelle les États eux-mêmes n’ont plus aucune marge de manoeuvre. L’avènement du marché mondial n’est rien d’autre que la soumission de tous les hommes, de tous les peuples et de la nature tout entière au Capital et au règne de la valeur. Donc, oui, il faut dire que le capitalisme est un totalitarisme, et même qu’il est le fondement, la condition de possibilité des totalitarismes politiques du vingtième siècle, car ces régimes ne furent que des expressions caricaturales et grossières du principe constitutif de la modernité occidentale, à savoir la massification de l’humanité par son assujettissement à la puissance totale de l’abstraction.

Le néolibéralisme est ainsi coupable d’avoir aliéné et asservi le concept même de liberté, en promouvant en son nom une doctrine de la soumission volontaire. Ainsi Hayek, apôtre inlassable de l’évangile du marché universel, prétend défendre la liberté, mais il préconise pourtant explicitement et constamment la « soumission à la puissance impersonnelle du marché », et sa doctrine n’est finalement rien d’autre qu’une pédagogie de la soumission volontaire. Il ne faut donc pas être dupe de l’opposition purement idéologique entre néolibéralisme et totalitarisme, et il importe encore plus de mettre en évidence le projet totalitaire dont est porteuse la gouvernementalité néolibérale, qui va déployer la logique de la valeur dans tous les aspects de l’existence.

Il y a ainsi aujourd’hui une tendance au reformatage de l’être humain pour l’adapter sans cesse davantage à l’évolution du capitalisme, pour le rendre de plus en plus performant, efficace, rentable et productif, pour en faire le consommateur requis par le marché, et ce, à la fois par la pénétration du pouvoir managérial dans toutes les sphères de la vie sociale – y compris les systèmes éducatifs – et par cette propagande de masse authentiquement totalitaire qu’est la publicité. Un tel projet n’a rien à envier aux programmes déments de production d’un « homme nouveau » par les totalitarismes politiques du vingtième siècle et il est probablement plus dangereux encore en ce qu’il demeure invisible, insidieux et se trouve accepté comme allant de soi par toutes les pseudo-élites des castes gouvernementales.

Quel lien peut-on faire entre cette transformation et le développement de « la Raison » ?

Mon propos consiste en effet à situer le capitalisme dans le contexte de la crise de la rationalité occidentale. La question de départ est donc celle de la crise, mais toute pensée de la crise impose de la concevoir comme la fin d’un temps d’incubation, comme le moment paroxystique d’un processus au long cours qu’elle achève et révèle à la fois. Il n’est donc pas possible de concevoir la crise de façon purement systémique, en termes d’efficacité de fonctionnement d’une structure, il faut la concevoir de façon historique, c’est-à-dire dans l’histoire dont elle révèle l’essence jusqu’ici cachée. Donc, seule une philosophie de l’histoire est à même de penser la crise, et le grand chef-d’oeuvre de Husserl, La crise des sciences européennes, procure le cadre conceptuel nécessaire. Or c’est pour Husserl la raison comme telle qui est aujourd’hui en crise, dans l’avènement d’une science entièrement technicisée et mécanisée où les idées abstraites se déduisent automatiquement les unes des autres, de façon purement formelle, sans plus se fonder sur les sujets humains et leurs intuitions sensibles, où le concept se développe de lui-même en court-circuitant la subjectivité vivante. Le progrès de la science se retourne ainsi contre les sujets concrets en leur imposant de vivre dans un monde purement géométrique, abstrait et finalement dénué de sens, un monde inhumain et inhabitable. Ainsi la crise contemporaine révèle que l’histoire de l’Occident n’est autre que le destin d’une rationalité purement abstraite et objective qui ne se développe que dans l’oubli, le déni et le refoulement de son origine dans la subjectivité vivante et la vie en communauté.

Mais précisément, la puissance de cette rationalité purement objective et abstraite ne se manifeste pas uniquement dans le champ des questions théoriques, et la crise de l’humanité européenne n’est pas réservée aux philosophes et aux scientifiques – et serait-ce le cas qu’elle ne serait pas bien grave. Saisir la crise dans sa totalité impose de comprendre comment une « crise de la science européenne », qui, semble-t-il, ne devrait concerner qu’une minorité de chercheurs, peut réellement dévaster la terre et menacer l’humanité. Question philosophiquement cruciale, celle du rapport du concept au réel, de l’être à la raison et, finalement, le problème de la vérité en tant que telle. Les philosophes sont rarement d’accord entre eux, mais ils ont tous été d’accord pour définir ainsi la vérité, par la concordance ou la conformité du concept au réel. La question était alors de savoir comment on pouvait garantir cette corrélation entre deux éléments si dissemblables. D’un côté le concept, éthéré, universel et abstrait ; de l’autre la réalité, rugueuse, particulière et concrète.

Or il y a dans l’histoire de la métaphysique un penseur crucial qui a donné à cette question une réponse authentiquement révolutionnaire : Hegel, qui a compris que le rapport de l’un à l’autre imposait la médiation du travail. Le travail est ce qui réalise le concept, ce qui transforme l’idée en chose. Ainsi Hegel repense de façon neuve la vérité ; non plus comme adéquation du concept et du réel, mais comme réalisation du concept, qui fait que le concept n’a pas à être mystérieusement adéquat à un donné hétérogène, mais qu’il produit lui-même son propre contenu et ainsi s’autoréalise. L’automatisation et la mécanisation des enchaînements déductifs que critique Husserl se trouvent alors expliquées : si le concept se développe de lui-même, c’est qu’il se subordonne au travail. La question du travail est centrale, elle n’est pas un domaine annexe et accessoire, réservé aux sociologues et aux économistes, elle est au contraire le point nodal où se joue le rapport entre la réalité et le concept, entre la raison et le réel.

Dès lors, si la crise de la rationalité occidentale ne reste pas purement théorique, c’est qu’elle est en rapport avec le travail. Il ne suffit donc pas de mettre en évidence la crise des sciences, il faut en outre mettre en évidence une crise du travail. Et ce grand traité d’ontologie phénoménologique sur la crise du travail européen, c’est évidemment Le capital. Marx constate en effet qu’avec la révolution industrielle et la généralisation du salariat, le statut du travail dans la production a été bouleversé. Il n’est plus le sujet et le maître du processus comme c’était le cas dans l’économie artisanale, il n’intervient qu’à titre de médiateur, il n’est là que comme moyen pour la réalisation d’une abstraction qui le dépasse, c’est-à-dire l’abstraction de l’élément théorique qu’il contribue à produire (c’est-à-dire les prototypes élaborés par les ingénieurs des départements recherche et développement, qui ont le statut de « paradigme » que Platon attribuait à l’idée), mais surtout l’abstraction de la quantité de valeur qu’il a pour fonction d’accroître.

La structure de la production capitaliste est donc celle-là même que décrit Hegel quand il met au jour la condition de possibilité de l’effectivité du concept. Le travail est le moyen terme, il est subordonné à l’autoréalisation de l’universel-abstrait. C’est pourquoi la domination capitaliste est indissociable de la crise de la raison telle que l’a pensée Husserl. Le capitalisme, c’est l’effectuation méthodique et systématique de la configuration métaphysique de la rationalité, qui fétichise le concept, postule l’autonomie d’une raison purement objective et lui soumet totalement la subjectivité vivante. Il faut donc insister : le Capital, c’est la logique de l’autovalorisation de la valeur par la subsomption réelle du travail, c’est-à-dire la logique spéculative de l’autoeffectuation de l’universel-abstrait par la subsomption du particulier-concret. C’est pourquoi la question du capitalisme est philosophiquement essentielle. Le dispositif capitaliste de production est bien l’accomplissement de la raison mystifiée qui définit la métaphysique. [...]