Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Le retour des outardes

La première fois que j’ai vu des outardes partir dans le Sud, et peut-être en fait qu’elles en revenaient, c’était dans le ciel de Charlemagne, en banlieue de Montréal. Mon père ou mon frère devait me les avoir fait remarquer. J’étais trop du genre dans la lune pour m’apercevoir de leur présence fugace au-dessus de ma tête. Ces oiseaux-là, leur formation en « V », la façon dont ils se relayaient pour être le premier en avant à fendre le vent m’ont, je l’avoue, beaucoup impressionné. Il faut dire qu’autour de moi, le vivant, ce n’était pas grand-chose ; le gazon, les haies, quelques arbres, les chats, les chiens, les fleurs, puis aussi les légumes dans le jardin, les mauvaises herbes. Peu importe où on pouvait le trouver, le vivant, il était toujours plus ou moins assigné à demeure. Les outardes ne participaient pas à ça. Elles surgissaient. Ça me faisait drôle de voir de la vie qui n’avait pas de lien, à tout le moins à première vue, avec la façon dont l’existence se déroulait dans ma rue où tout était toujours plus ou moins prévisible. Les outardes avaient beau, j’ai fini par le comprendre avec le temps, obéir à une certaine régularité, celle-ci n’avait rien à voir avec l’exactitude dont faisaient preuve les chars de mes voisins, soir et matin.

Je ne veux pas laisser entendre bêtement que la vie là-bas était aseptisée. J’apprenais quand même à vivre, mais dans un cadre où mes sens, ma vue, mon ouïe, mon odorat, mon toucher et mon goût n’avaient pas un grand rôle à jouer dans ma manière de me débrouiller. Ce qui m’environnait m’échappait en bonne partie, si ce n’est totalement. Non seulement l’ingénierie qui permettait qu’existe l’essentiel des objets que j’utilisais au quotidien, de ma lampe de chevet à la télévision, en passant par le téléphone ou la toilette, m’était plus ou moins étrangère, mais les principes de physique, de chimie ou de mathématique rendant possible leur conception étaient pour moi des mystères à peu près impénétrables, ou en tout cas des abstractions n’ayant pas trop d’écho dans ma vie de tous les jours. La même chose, d’ailleurs, pourrait être dite de ceux et celles qui travaillaient dans les usines où l’on produisait en masse ces bébelles-là pour notre plus grand bonheur. Il fallait vraiment faire un effort d’imagination pour concevoir de telles existences. Quant au lien nous unissant à eux, je n’en parle même pas. Je faisais mes premiers pas dans notre époque.

C’est peut-être la raison pour laquelle la question climatique, elle aussi, nous semble si abstraite, si éloignée, pratiquement hors du monde, une simple éventualité, lointaine en plus de ça, que nous sommes incapables de lier à nos vies, je veux dire par là à nos rêves, à nos espoirs, sans même parler ici de nos besoins toujours rattachés d’une façon ou d’une autre à de la consommation. Parce que l’affaire est là. Nous sommes à peu près incapables de désirer quoi que ce soit, ou peu s’en faut, en dehors du cadre que nous imposent l’industrie, les grandes corporations et leurs départements de marketing. Les syndicats, d’ailleurs, ne s’y trompent pas et ne défendent plus que le pouvoir d’achat de leurs membres. Or, si nous nous sommes fabriqué des choix politiques et économiques que nous avons tant de mal à réinventer, c’est d’abord notre rapport sensible au monde et, du coup, nos envies et aspirations, qui en sont la cause. La même chose pourrait être dite des raisons qui empêchent, par exemple, les policiers qui se battent pour leur régime de retraite de se sentir solidaires des revendications étudiantes devant la marchandisation de l’éducation, ou de l’attitude des salariés du privé, qui ne se sentent en aucun cas concernés par la détérioration des conditions de travail du secteur public. Naomi Klein me semble viser assez juste quand elle associe la brutalité des politiques d’austérité à la violence des changements climatiques. Ils résultent tous les deux des mêmes forces comme des mêmes maux. Tant qu’on acceptera de ne pas imaginer autre chose, afin d’accéder au bonheur, à la sécurité, alouette, que travailler pour un salaire, il nous sera impossible de faire autrement, pour renverser la donne environnementale, que chipoter sur le taux de taxation du carbone.

Je ne dis bien sûr pas qu’il faudrait se bricoler une vie sur le modèle bucolique des Schtroumpfs. Les projets de retour en arrière, à l’âge béni des origines, me font toujours capoter. Cro-Magnon et Néandertal vivaient-ils mieux parce qu’engoncés jusqu’au cou dans une nature luxuriante? Je me permets d’en douter. Je ne parle pas ici de confort ou d’opulence tels que nous les concevons, mais bien de capacité à supporter sa stupeur d’être en vie. J’ignore comment de façon précise l’aube de l’humanité se débrouillait avec l’âpreté de sa condition humaine, mais nous semblons avoir choisi pour notre part de bêtement anesthésier, entre autres par la technique, notre rapport sensible aux choses. Pourquoi pas. On peut cela dit se demander si saccager le monde dans la foulée en vaut réellement la chandelle.


Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.