Ministère de la Formation
305 | Automne 2014
Le retour de la terre

Chapeau: 

Gravity, combat entre la représentation et le virtuel.

     La grandeur de Gravity se mesure à ceci que jamais ce film ne pourra entrer dans votre salon. Car tout et n’importe quoi entre dans votre salon, des tonne de débris, n’est-ce pas! par les oreilles et du bout des doigts, jusque dans les yeux, la bouche et dans le cul : des ragots, des infos, du porno. Les astronautes Sandra Bullock et George Clooney mettent le peu de corps qui leur reste à nous arracher à cet espace d’indifférence et d’instrumentalisation pour nous approcher le plus possible du monde. Comment !  Vous n’avez pas vu GravityAh, je devine, vous étiez occupé à facebooker avec le dernier écrivain à la mode, qui expose son petit saucisson partout « sur la planète » ; vous étiez occupé à twitter avec la nouvelle vedette des universités sur les mérites du droit de cuissage. « Grief too will make us idealists. » Tant pis pour vous, je vous plains; mais tant mieux pour moi : ça faisait deux vaches en moins à brouter du maïs narcissique pour mieux boucher le silence des premières mesures de la meilleure comédie musicale depuis 2001, l’odyssée de l’espace. Compris ? « Houston in the blind ? Do you copy? »

     On vous dira que Gravity n’est à proprement parler qu’un film d’action gonflé au 3D et au Dolby Atmos. Alors qu’une équipe d’astronautes de la NASA s’affaire à réparer le télescope Hubble, les Russes détruisent par erreur l’un de leurs satellites de télécommunication, déclenchant du coup une chaîne d’impacts qui va lancer des tonnes de débris sur l’orbite des mécaniciens Bullock et Clooney, tuant leurs collègues, détruisant leur navette, les laissant à la dérive dans l’espace, avec pour seul espoir de retour sur la terre celui de gagner un Spoutnik accroché à l’une des stations spatiales encore intacte. « Half North America just lost their Facebook. » Mais j’en conviens, j’ai peut-être échappé, moi, la part la plus importante du film. Je vous vois grimacer, en avançant et en resserrant les lèvres ; je vous dois bien une interprétation symbolique. Au second degré, Gravity n’est qu’un autre de ces mélodrames cosmiques dont les Américains ont le secret de fabrication : la catastrophe symbolise la pulsion de mort d’une Bullock qui n’arrive pas à faire le deuil de son enfant et qui désire secrètement la fin des temps; dans son sarrau blanc de cosmonaute, Clooney a les allures d’un Freud dans l’apesanteur d’une analyse interminable; et une fois dit que le Spoutnik dans lequel Bullock vient se réfugier ressemble à un utérus, son retour sur terre prend les apparences du par- cours spirituel d’un reborn christian. Si Gravity n’était que cela, film d’action ou mélodrame cosmique, il entrerait parfaitement dans votre salon. Mais comme tous les événements, dans la vie comme au cinéma, il est moins que cela encore ; il n’est pas à prendre au sens propre (ce n’est pas un documentaire sur la NASA) ni au sens figuré (ce n’est pas une transposition à l’échelle cosmique d’une idylle amoureuse en milieu de travail). C’est un film littéral, qui montre que l’espace est maintenant sur terre. C’est littéralement que nous vivons et travaillons en apesanteur. Et qui d’autre que George Clooney pour figurer le littéral ! 

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ALFONSO CUARÓN
Gravity
États-Unis, 2013, 91 min. 


Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 305 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.