Habiter ou exploiter le monde?
311 | Printemps 2016
Le mythe d’une Amérique postraciale

Chapeau: 

Ta-Nehisi Coates dévoile la persistance de la logique esclavagiste.

Le soir où il apprend que le policier ayant abattu Michael Brown ne sera pas inculpé, un adolescent découvre pour la première fois le gouffre qui le sépare d’une partie de la population, dont il ne s’était pourtant pas senti bien différent jusqu’alors. Son père, voyant sa stupéfaction et sa douleur, en profite pour lui annoncer, dans une lettre triste et hargneuse, que son réveil est salutaire, et que la situation ne changera pas. Naître noir aux États-Unis signifie encore naître dans un corps susceptible d’être détruit en toute impunité par des forces démesurées, qui se sont enrichies à travers une domination aussi vieille que l’Amérique démocratique.

L’auteur de cette lettre, le journaliste Ta-Nehisi Coates, raconte comment, issu d’un milieu populaire à Baltimore, il n’a jamais eu la possibilité de croire, comme son fils, au mythe d’une société qui condamne réellement le racisme et la discrimination. La violence l’a accueilli dès les premières années de sa vie. Le livre, comme une sorte de Bildungsroman, constitue le récit de son éducation intellectuelle et politique, de l’enfance à l’âge adulte. Comme dans les meilleures œuvres du genre, le savoir acquis est tissé de négativité et de pessimisme. À la maison, son père punit ses erreurs à coups de ceinture pour lui apprendre, avant que d’autres ne le fassent, le prix à payer pour tout écart. 

Dans la rue, les jeunes rivalisent de cruauté et d’arrogance pour prouver qu’ils sont les plus forts – prétention de paumés qui, s’ils ne meurent pas avant, seront bien vite remis à leur place par le système judiciaire. À l’école, Coates constate qu’on enseigne la grandeur de Martin Luther King et de la non-violence pour mieux rendre docile une population exploitée, tout en se munissant, du côté de la Loi, d’armes de plus en plus puissantes. Malcom X sera une figure bien plus séduisante pour le jeune homme, qui continuera de s’en prendre à l’aveuglement volontaire des « Rêveurs » – allusion au discours de Luther King – tout au long de son récit.

En étudiant à l’Université Howard, haut lieu de l’intelligentsia noire, Coates découvre la richesse et la complexité d’un large pan de la culture relégué dans les marges des humanités. Coates insiste sur la beauté et la diversité des gens rencontrés sur le campus, grâce auxquels il acquiert une nouvelle souplesse de pensée et qui l’éloignent de la violence qu’il a toujours connue. Or, ce lieu idyllique n’est pas le reste du monde, comme l’histoire d’un ami de Coates le révélera en contrepoint. Né d’une mère radiologiste, élevé dans un milieu privilégié, enthousiaste et bienveillant, Prince Jones est l’incarnation d’une élite noire épargnée par les problèmes raciaux. Malgré sa vie exemplaire, cet ami est tué par un agent double s’affichant comme trafiquant de drogue, dans des circonstances improbables. Le policier ne sera jamais accusé. « Ils exigeront de toi d’être deux fois meilleur que les autres, dit Coates à son fils, et ils te détruiront quand même. » Le constat est implacable. Aucune rédemption, aucun espoir d’une société meilleure ne sont proposés à son fils. 

Le Québec n’a pas ressenti la force de la tempête médiatique ayant entouré la sortie du livre de Coates aux États-Unis. Cela s’explique bien sûr par la spécificité des enjeux raciaux qui hantent Coates, qui sont enracinés dans l’héritage toujours litigieux de l’esclavage, rompant de manière trop insoutenable avec le récit d’une Amérique démocratique pour qu’on ose en prendre la pleine mesure. Ici, nous maintenons une sorte d’innocence à ce sujet, comme si la traite humaine et la ségrégation étaient survenues dans un univers distant et distinct ; la candeur des réactions autour du blackface au Théâtre du Rideau Vert nous le rappelle. Between the World and Me pose toutefois des questions qu’il est aussi nécessaire de se poser au Québec. Il devrait être lu, non seulement parce que Coates est un écrivain brillant et stimulant, mais aussi parce que, malgré son fatalisme, il indique au moins une porte de sortie : la capacité de lire les identités autrement qu’à travers des grilles prédéterminées, et de reconnaître leurs singularités. 

Le livre de Coates se termine sur le récit d’un voyage en France. En tant qu’Afro-américain, il y échappe aux catégories rigides qui ont cours dans son pays d’origine, et découvre de nouveaux rapports sociaux, moins violents, moins habités par la peur. Aux yeux des Français, il n’est pas « leur » problème, et Coates décrit avec émerveillement le calme qu’il ressent en comprenant qu’il peut baisser la garde. Mais il comprend aussi que cette situation a son revers. S’il n’est pas un problème en France, d’autres le sont : les Algériens ou les Roms, par exemple, ses frères dans l’ordre du monde. Eux aussi ont permis aux métropoles de se construire, littéralement, en servant de forces productives, mais aussi métaphoriquement, en déterminant leurs frontières. Avant que les États-Unis ne soient divisés entre Afro-américains, hispanophones ou Blancs, d’autres étiquettes jouaient la même fonction, celles de Polonais, de protestants, de Gallois, par exemple. Ce regard sur la construction d’une société nous invite à nous livrer au même exercice : qui avons-nous dépossédé, qui avons-nous tenu à l’écart de l’histoire officielle, quelles vies ont été utilisées ? Le mouvement Idle No More nous a donné une première partie de la réponse, mais cette dernière est sans aucun doute multiple.


TA-NEHISI COATES
Between the World and Me
Spiegel & Grau, 2015, 152 p. 


Texte publié dans Liberté n° 311. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.