Faire moins avec moins
306 |
Le malheur irrémédiable

     J’ai lu pour la première fois La détresse et l’enchantement il y a vingt ans. À relire aujourd’hui le récit autobiographique de cette femme qui, à la fin de sa vie, retourne sur les chemins de sa jeunesse en se souvenant de ses rêves, de ses aspirations et de ses questionnements, je ressens la même intensité, la même émotion. J’y ai retrouvé le même sentiment mélancolique et ces questions qui me taraudent toujours : suis-je devenue celle que j’aspirais à être ? Est-ce que mes rêves les plus profonds, les plus vrais, ont été réalisés ? Le seront-ils un jour ? Gabrielle Roy, en nous racontant son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte avec sa mère pour, ensuite, dans la deuxième moitié du livre, décrire les deux années où, errante, elle a quitté un monde pour s’ouvrir à un autre et à elle-même, se pose elle aussi ces questions. Au fond, au cours de notre vie, se pourrait-il que nous ne voulions pas trahir cet enfant en nous qui a voulu et rêvé tant de choses ?

     Toutefois, c’est à la première partie du livre, dite : « Le bal chez le gouverneur », que je vais m’attarder, peut-être parce que j’en avais oublié l’essentiel. Cette fois-ci, la première phrase du livre m’a traversée comme une douleur : « Quand donc ai-je pris conscience pour la première fois que j’étais, dans mon pays, d’une espèce destinée à être traitée en inférieure ? »

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GABRIELLE ROY
La détresse et l’enchantement
Boréal, 1984, 506 p.


Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 306 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.