Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
Le lit froid plein de notre enfance

Chapeau: 

Proust et le cinéma, récit d’une rencontre qui n’a pas eu lieu.

S’asseoir. Se poser sur son séant, ne plus bouger. Ne s’agirait-il que de cela, une formalité pour quiconque et, quant à lui, un embarras ? Marcel Proust n’a-t-il pas négligé, oublié, sa rencontre avec l’invention des frères Lumière – pour lui qu’un guignol cinématographie comme, avec un brin de mépris, il l’écrit dans une lettre à un ami, Marcel Plantevignes – parce qu’il aura d’instinct, de mauvaise humeur, snobé (dédaigné, subi) une séance de cinématographe du fait qu’on lui demanda un soir de septembre 1908 au Grand-Hôtel de Cabourg de se glisser à l’étroitesse entre deux rangées de chaises cannées (promiscuité pour l’habitué des loges privées des théâtres parisiens) et de poser sa lune sur un des sièges alignés au cordeau dans la salle de l’ancien casino, devoir se taire, ne plus pouvoir remuer, fixer ses yeux sur un écran rectangulaire (s’il n’y avait pas d’écran, était-ce une nappe, un drap, pensa-t-il à un suaire ?) qu’un jet de lumière anime, dans lequel une attaque de poussières menaçait son asthme, faisceau lumineux surgi de l’arrière et passant au-dessus des têtes pour frapper ce rectangle, s’y échouer, offrant à la vue des scènes où ça remue, certes, mais banales, sans le charme des ombres chinoises, déstabilisantes par le caractère technique neuf et surprenant de vues animées, photographies qui bougent, tableaux où de la réalité s’agite, natures vivantes, bouquet dont les fleurs tremblent, individus privés de parole et qui, semblables à des pantins, semblent se parler, mouvement dans le silence ; du grotesque quoi… non mais, ça va durer longtemps, dut-il se dire…

S’asseoir n’était pas chose commode pour lui. « Assis, Proust paraissait toujours mal à l’aise, on le sentait contraint et gauche, il semblait n’avoir jamais trouvé sa place ni une position pour être confortable sur un siège », écrit cet ami qui était avec lui ce soir de septembre 1908 à Cabourg ; Plantevignes est un garçon de dix-neuf ans qui vient de faire la connaissance de Proust quelques semaines plus tôt dans cette même salle de l’ancien casino de Cabourg jouxtée au Grand-Hôtel, jeune homme attiré par les filles (il ne le sait pas, il sera l’un des modèles du dandy Octave dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs) et qui allait fréquenter Proust quotidiennement tout l’été et les suivants jusqu’en 1912 ; début août 1908, la vicomtesse d’Alton (la mère de Colette d’Alton qui sera, elle, un des modèles d’Albertine) les a présentés et Proust s’intéressa d’emblée à ce gaillard au nom de famille rare ; Proust et les noms de ville, de famille, de pays, de gare, plus qu’une manie, c’est une branche de sa science littéraire. S’assoyant d’une cuisse près d’un guéridon, il écrit quelques vers – « si je m’appelais Plantevignes, je voudrais avoir des branches de vignes sur mon balcon, des bols de fruits pleins de raisins, si je m’appelais Plantevignes »… –, des vers de mirliton (l’excitation pédéraste, sûrement) que ce jeune homme eut l’élégance de ne point louer ni commenter, ce qui – passé le malaise – contribua à les lier, car portant le même prénom que lui, il a une certaine classe (dans le roman, cet Octave gommeux sera d’une élégance excessive), il est le fils d’un industriel de la cravate dont la famille passe les étés à Cabourg dans leur Villa des Cerises. 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.