NOUS ?
296 | été 2012
Le lecteur impuni ; 13. Mes livres, un par un

En rangeant mes livres, un par un, dans des caisses de Budweiser et de Coors achetées en vrac et que je devais d’abord déplier, que je remplissais et qu’enfin je scotchais pour la route, je me remémorais cette chanson des années 1970 qui n’était pas, et de loin, la meilleure qu’interprétait Pauline Julien ; c’est la chute du refrain qui me revenait, insistante, avec son « J’sais pas si j’vas déménager… ou rester là ! » Ma décision était pourtant prise, je déménageais. Rester là était exclu. Les raisons qu’additionne Réjean Ducharme dans cette québéco-brechtienne chanson du dilemme — le plafond me tombe en mille miettes sur les épaules et sur la tête… la poignée de porte nous reste dans les mains à deux heures et demie du matin… le Varathane s’est détaché on a trop mis d’ammoniaque… la poussière reste pris dans les craques — n’avaient rien à voir avec ma situation. J’allais quitter un studio cosy de la rue de Mentana et pourquoi donc cette chansonme trottait-elle dans la tête ? À l’époque, durant mes années à Québec-Presse, Pauline Julien me téléphonait parfois en fin d’après-midi pour que je dise à Gérald Godin — à Ahuntsic, dans un entresol de l’avenue Péloquin, le rédac’chef passait des heures le combiné vissé de l’épaule à l’oreille à l’affût du scoop — qu’il ne devait pas oublier d’acheter des tomates… Je me souviens qu’à l’occasion je pouvais me demander si ce n’était pas pour les lui lancer au visage lorsque le mal peigné rentrerait un peu tard et parfumé chez la renarde… (...)