Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
Le ginseng est-il un bon placement ?

Chapeau: 

Quand le savoir nous ignore.

La violette africaine de Tanzanie et l’euphorbe milii de Madagascar ont fleuri en pleine dépression saisonnière. Le ginseng coréen, l’homme-racine, semblait leur quêter un peu de cialis pour ses feuilles déprimées. Je lui ai demandé s’il connaissait son âge. Il a répondu en soupirant : « Au moins trente ans. — Et tu voudrais commencer maintenant ? — Quoi ? — Le cialis. » Il a soupiré : « Est-ce que tu me chantes à moi ce que tu chantes tour à tour à la violette et à l’euphorbe, t’es tellement tellement belle, un cadeau du ciel ? Non, ça, jamais à moi. Moi tu me fais des passes de chi quand tes mains en sont pleines, mais tu ne chantes pas t’es tellement tellement belle un cadeau du ciel en le faisant. Et puis qu’est-ce que tu peux bien connaître de la dysfonction érectile ? Rien. »

Je vis avec cet homme-racine depuis vingt ans, je ne lui ai jamais fait aucun reproche sur la question du silence. Son silence, jamais je ne le lui ai reproché. Jamais je n’ai tenté de le soudoyer par du supplément de chi, ni en lui opposant mon mutisme. Quand on a déménagé, je lui ai tout expliqué au sujet de la configuration de la lumière, des raisons qui faisaient que je le changeais parfois de fenêtre, et pourquoi il fallait parfois lui faire une coupe de cheveux. Et aujourd’hui, peut-être parce qu’il est en pleine dépression saisonnière, il a parlé. Mon Dieu ! On aurait dit que c’était un portefeuille qui parlait. Quelle angoisse ! Comme une huître qui allait se refermer sur l’érectilité des grosses coupures ! Je lui ai chanté ce qu’il attendait : T’es tellement tellement belle. Il a ronchonné : « Je suis autogame. » Et tout ça en coréen. Je ne sais pas si on mesure l’effort que je fais pour le dissuader de prendre du cialis. Il est si jeune. Il ne craint pas les effets secondaires à long terme. Je comprends. Les effets secondaires à long terme, c’est forcément pour les gens qui sont presque arrivés à terme, qui voient le terme. Les jeunes voient le progrès, finies les vieilles angoisses, les vieux sont sur la liste, ils attendent d’être appelés pour leurs cataractes. Les merveilleux roselins pourprés meurent de la salmonellose qui s’attaque à leurs yeux. On pourra toujours les entendre chanter sur YouTube, restons calme et posons une bonne question : Est-ce que ce que je connais me connaît ?

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.