Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Le droit sans la justice - Présentation

Trop souvent se laisse-t-on bercer par lintuition fausse voulant que les lois soient telles quon les trouve du fait dune sourde volonté divine et que lillusion conséquente fasse apparaître comme nécessairement sages ceux qui les interprètent pour la faire effectivement valoir. Or, linstitution judiciaire constitue un pouvoir tout aussi problématique, potentiellement abusif et tendancieux que celui dautres organisations puissantes que nous nous sommes habitués à critiquer, les assemblées législatives, notamment.  

 

Ce dossier sur le droit fait valoir un paradoxe majeur. Dans leur fonctionnement performatif, les institutions de justice rendent possible, dans le cadre des procédures quelles prévoient, précisément ce quelles sont censées empêcher dans la vie sociale : la diffamation, la violence indue, les mensonges délétères, les nuisances à lexpression, par exemple.  

 

La diffamation. Tandis que la loi est censée la proscrire, les us de la procédure lencouragent. Il faut, dit-on stratégiquement de part et dautre, discréditer aux yeux du juge tel ou tel témoin ou justiciable de la partie adverse. Alors, tous les coups seront permis : les témoignages à charge les plus tendancieux, les questions indiscrètes voire obscènes, les interprétations abusives des dossiers médicaux, notamment en matière de santé mentale, les témoignages précisément diffamants. Aucune ressource ne sera ménagée pour détruire la crédibilité auprès de la magistrature, quitte à se servir de cette dernière pour simplement détruire la personne visée. 

 

La violence indue. Dans les arcanes de la justice, celle-ci passe pour une violence légitime. Des gens lésés quant à différentes inculpations ‒ viols, négligence industrielle, répression violente… ‒ considéreront leur passage par la justice afin dobtenir réparation comme un moment de sévices et dagressions plus graves encore que ce pour quoi ils lont amenée à se saisir de leur cas. Juges et parties, les représentants de linstitution se contenteront de faire valoir, dans le cadre de décisions qui impliquent la lourdeur quelle représente, que les justiciables ont eux-mêmes et eux seuls la responsabilité de conserver leur santé mentale dans le cadre des procédures.  

 

Les mensonges. Par omissions, contre lévidence ou par suggestion, les procédures en sont pleines. On recourt couramment au jeu de motque la langue anglaise permet entre lawyer et liar (« avocat » et « menteur ») pour témoigner en un clin dœil du phénomène, sil ne sagit pas de se remémorer les tableaux dHonoré Daumier sur des juristes manifestement indignes dêtre crus. Jamais un avocat, surtout de ces princes de la cour provenant des grands cabinets davocat, écuries de futurs juges parce quelles financent grassement les partis politiques et représentent les grands intérêts daffaires, ne risque toutefois un seul instant dêtre radié du barreau parce quil a éhontément menti. Au contraire, cest au moment dadministrer la preuve quil faudrait surmonter les mensonges par dimplacables démonstrations… Quitte à risquer que les obstacles rendus possibles par mille et une constructions fantasques nuisent à son établissement.  

 

Lexpression. La codification excessive que le domaine du droit fait subir à la pensée, la restriction obligée de son vocabulaire dans un corpus tout à fait limité dexpressions et dacceptions, et les règles distendues de la joute judiciaire font de cette arène du droit un lieu qui prive littéralement les justiciables de la possibilité de sexprimer. On rétorquera quon prévoit de temps à autre la possibilité à tel ou tel témoin, souvent concerné au premier chef par le dossier à létude, de répondre aux questions qui lui sont posées, lesquelles comportent souvent déjà à peu près tous les éléments de réponses dont elles sont censées senquérir. Mais cest oublier que lexpression suppose que lon comprenne selon quelle économie sémantique et sémiologique sera compris et considéré ce qui est dit. Or, la caisse de résonnance de linstitution judiciaire échappe au jugement de ceux qui doivent sy intégrer quand elle ne fait pas entendre ce qui y est dit carrément à rebours du bon sens. Il faut tellement soupeser, jauger et décaler ce quon a en réalité à affirmer quil sensuit limpression constante de parler dans une langue seconde quon maîtrise à peine.  

 

Comble de cynisme, le système judiciaire a nettement placé largent au centre de toutes les stratégies, tout en nen touchant jamais mot dans le Texte juridique lui-même, si cher à lanthropologue-psychanalyste-juriste Pierre Legendre. On fait comme si des questions de rationalité et de pures logiques étaient en jeu dans la longueur des procédures, la décision den appeler ou non de tel jugement, la production parfois inflationniste de documents, alors que des avocats souvent désinvoltes sur le plan des principes, avec le soutien tacite de ces anciens avocats que sont les juges, usent de tous ces recours pour essouffler en face une partie désargentée ou pour plumer des clients aupoches sans fond. 

 

En allemand, le titre du roman de Franz Kafka, Der Prozeß, ne renvoie pas tant au « procès » comme tel quà linterminable charge, pour les justiciables, du « processus » de la procédure. Cest pourquoi, dans le texte, lexpression « das Verfahren », soit la procédure, apparaît avec autant de régularité que celle de « procès » tant de fois annoncés… Cest que processus et procédures priment dans ce quon entend par un procès, au point quà travers eux, les larrons du droit ont tout le loisir de sinvestir dans les interstices de la loi, les subtilités du code, le fondement libéral et bourgeois de ses pratiques culturelles, les arguties autour de la jurisprudence sans parler de la production souvent dénuée de pertinence de documents et de témoignages. Le décalage entre lidée de justice qui continue bon an mal an de gouverner les consciences et le devenir technique que lui font subir les institutions compétentes, comme nous le montrent si souvent les arts cinématographique, pictural et romanesque, constitue une négation interne à la réalisation institutionnelle de justice 

 

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Texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.