Le droit sans la justice
317 | Automne 2017
Le droit, l’institution et la désinstitution du sujet

Chapeau: 

L’arrachement à l’état de nature, par-delà interdits et sanctions

Le juriste et psychanalyste français Pierre Legendre a produit une œuvre abondante sous la forme de Leçons, traitant toutes, sous de multiples et divers aspects, de la nature et du rôle des grandes institutions humaines comme les mythes, les religions, le système juridique, le système politique ou l’éducation, par lesquelles l’humanité affronte l’énigme de la naissance et de la mort et domestique ses désirs et pulsions. Au Québec, il est connu pour son ouvrage intitulé Le crime du caporal Lortie. Traité sur le Père, dans lequel il étudie la portée hautement symbolique de la fusillade ayant eu lieu à l’Assemblée nationale du Québec le 8 mai 1984. Il voit notamment dans Lortie, armé de son fusil et assis sur le siège du président de l’Assemblée, le symbole de l’homme tout-puissant occupant la place du Père. Pour Legendre, ce passage à l’acte meurtrier signifie une entrée manquée dans le registre du symbolique. Lors du procès, le caporal Lortie affirmera d’ailleurs explicitement que l’Assemblée, lors de l’attentat, avait « le visage de [s]on père ». Legendre étudiera donc cet attentat – et sera d’ailleurs impliqué personnellement dans cette affaire – sous l’angle d’un véritable « parricide », constituant non pas le meurtre du père « concret » mais celui du père symbolique, c’est-à-dire de la Référence, ici de l’État.

Cette analyse est un bel exemple de la question qui traverse tous ses écrits : « pourquoi des lois ? » Une question qu’il pose en cherchant à éclairer la fonction que joue le droit dans la construction de l’identité humaine. Legendre est reconnu, même par ses détracteurs, pour son mérite à mettre en relief autant qu’à définir les rapports entre le droit, l’anthropologie et la psychanalyse. Certains critiquent ainsi ses prises de position politiques ou idéologiques pouvant paraître a priori conservatrices et quelques juristes ont même attaqué plus fondamentalement son œuvre et ses théories. Denys de Béchillon affirme notamment que la mise en scène des catégories anthropologiques remplit une fonction normative, voire prescriptive, pour ceux qui la soutiennent. Il avance même que ces catégories anthropologiques fondatrices ont un lien de parenté avec un discours jusnaturaliste et moraliste. La lecture de l’ensemble de l’œuvre de Pierre Legendre démontre pourtant, au contraire, que son discours n’impose pas de contenu particulier et que, si l’exigence du symbolique est universelle, il appartient à chaque société de construire ses propres référents, en fonction notamment de son histoire et de sa culture.

 

En fait, toutes les sociétés sont sommées de construire un système de représentation sur la base duquel s’élabore le discours d’images identificatoires pour l’être humain, c’est-à-dire des références qui l’aident à passer d’un monde indifférencié au monde symbolisé. Là réside l’essence de l’institution : faire passer l’individu à travers le couloir du symbolique afin qu’il en ressorte institué. En d’autres termes, le faire naître une seconde fois. Comme l’affirme Legendre, « [s]ymboliser, c’est entrer dans les liens avec les catégories normatives du langage, c’est entrer dans le jeu des images, c’est être référé ». 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 317. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.