Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
Le cynisme accompli

Chapeau: 

Ce que le troll fait à la politique.

La commission Charbonneau, le scandale des sénateurs conservateurs d’Ottawa, la NSA américaine qui a illégalement espionné un milliard de personnes, Rob Ford, l’Italie de Silvio Berlusconi, la Russie de Poutine... Nous vivons une période politique particulièrement misérable. La politique n’a plus rien de lyrique. Quand l’espoir n’est pas bafoué par les dirigeants corrompus, il est matraqué dans les rues. Mais même les périodes lamentables ont ce petit quelque chose qui les rend singulières. Et la nôtre a peut-être ceci de particulier qu’elle nous force à aller jusqu’au bout de la question du cynisme.

Défaitisme et jouissance

Les vingt-cinq dernières années n’ont été en Occident que gouvernance sans projet, braderie et compromission des institutions au nom de l’équilibre budgétaire et gestion de l’insatisfaction populaire par la violence policière et les promesses creuses. J’ai vécu avec le cynisme pour la plus grande partie de ma vie. Je me suis battu contre lui, j’y ai souvent cédé, et, même dans les rares moments de réel enthousiasme politique que j’ai connus, le cynisme est toujours demeuré une question, un problème.

Il y a assurément un aspect grisant au cynisme, dans sa manière de toujours chercher une représentation limite au politique. La pensée cynique repère les contradictions entre l’idée du politique et sa pratique et les exacerbe jusqu’à provoquer l’illusion de son effondrement. Le cynisme se nourrit du réel, de graves manquements à l’éthique par exemple, mais uniquement dans le but de le pervertir. Il s’empare d’une amitié entre un député et un homme d’affaires et la généralise en collusion, puis reprend la collusion et l’étend à tout un parti et ensuite à toute la classe politique dont le seul but serait de mettre en oeuvre le projet de voler les contribuables et de piller les ressources. Un tel discours avait autrefois du sens, lorsque le marxisme concevait le parlementarisme au sein d’une logique de lutte des classes et en proposait la sortie dans son renversement révolutionnaire. Mais depuis l’effondrement de la pensée marxiste, l’opinion publique est laissée à elle-même avec cette logique mécanique qui tourne tout au tragique, et les champions du cynisme ne sont plus à gauche, mais à droite, dans la logique libertarienne qui milite pour la disparition définitive de la démocratie au profit d’une sorte de féodalisme orchestré par l’entreprise privée.

Le cynisme est le produit de la sensibilité populaire. Sa logique est manichéenne et défaitiste, simple à accepter : le pouvoir corrompt nécessairement, alors il vaut mieux connaître sa place, s’occuper de son petit terrain. La lutte des classes a perdu de son actualité, mais la conscience de classe est, elle, bien vivante, sous le mode de la résignation à sa propre condition de dominé. Et par une étrange économie des pulsions que le cynisme met en place, l’impuissance face au pouvoir se transforme en jouissance masochiste, une jouissance de profération, celle de « dire les vraies affaires » comme on croit qu’elles sont, de simplifier la situation sur le mode du paroxysme de l’insoutenable. Enfin proclamer : « Tous pourris ! Tous des voleurs ! » Mais chaque généralisation en appelle une autre, plus caricaturale et plus insoutenable encore que la précédente. De sorte que lorsqu’elle s’installe trop longtemps dans l’opinion publique, la logique cynique se met à plafonner, ne sait plus où étendre ses généralisations.

Une fois acceptée l’idée que la démocratie n’est qu’un discours creux masquant une entreprise de racket généralisée, quelle vérité reste-t-il à proférer pour le cynique, quelle jouissance pourra-t-il encore trouver qui lui évitera de prendre la mesure de son impuissance à l’égard du pouvoir ? C’est dans ce type de perception décalée du politique que l’opinion publique baigne depuis quelques années. La révolution conservatrice a tiré avantage de ce décalage et a cessé depuis longtemps de défendre l’image du politicien honnête pour faire de la gouvernance un exercice privé qui s’exerce derrière des portes closes, où tous les coups et tous les excès sont permis pourvu qu’on ne se fasse pas prendre. Mais « se faire prendre » ne change rien à la forme du pouvoir, la règle est depuis peu intégrée au jeu et seul le joueur fautif est éliminé, laissant la place à un autre qui aura lui aussi sa chance.

Les derniers dénonciateurs courageux, les derniers journalistes politiques indépendants et les derniers juges honnêtes se battent pour réinjecter un peu de raison dans ce système à la dérive. Mais dans ce jeu du pouvoir sans démocratie, ils ne tiennent que le rôle d’arbitres. Lorsque le pouvoir se cache dans l’ombre plutôt que derrière une apparence de démocratie, le cynisme qui a pourtant engendré la situation n’arrive plus à faire fonctionner sa logique paroxystique. Il devient alors possible de voir ce qu’il y avait au bout du cynisme. Et ce bout, le nouvel éthos de l’opinion publique, c’est la paranoïa collective.

L’extase de la paranoïa collective

Collectivement, nous avons définitivement perdu le contact avec la réalité. Et il ne s’agit plus de savoir qui ment et qui dit la vérité. Les abus de pouvoir répétés, généralisés, banalisés des quinze dernières années ont fait en sorte qu’il n’y a plus de dire vrai possible aux yeux de l’opinion publique. Tout est potentiellement un mensonge, du damage control, un exercice habile de demi-vérités, d’oublis opportuns, de commentaires retenus sous prétexte de scellés judiciaires. Les commissions d’enquête comme les fuites de documents ne permettent plus aux autorités de remettre les pendules à l’heure. Elles servent à exclure du jeu politique des réseaux d’individus, qu’ils soient coupables ou non.

Il n’y a plus rien à gagner à croire que le pouvoir est corrompu, chaque nouveau scandale conforte dans son idée le cynique qui n’arrive plus à jouir comme autrefois lorsqu’il pouvait encore choquer en proclamant haut et fort la vérité de la corruption généralisée. Le nouveau jeu, c’est d’essayer de trouver le trou de la serrure du pouvoir, le point d’accès vers son spectacle privé, vers la nudité crue de son exercice. Les amateurs d’actualité politique, ceux qui la suivent et la considèrent comme un sport, trouvent présentement leur plaisir dans un délire de dévoilement infini de complots et de conspirations. De tous côtés apparaissent des noms de conjurés, des réseaux secrets, des bribes de conversations, des dispositifs d’espionnage ou d’extorsion. Mais le plus étrange est que ce processus de dévoilement ne contribue en rien à l’assainissement du pouvoir : il ne fait que confiner la population dans sa situation de spectateur.

La conspiration n’est pas reconnue comme problème, elle n’est même pas reconnue comme dévoilement de la vérité cachée du pouvoir dans l’espace démocratique. Elle fait plutôt de la politique la promesse d’un spectacle perpétuel de révélations, de scandales, de trahisons, de passions et de vices démesurés. Sur ce mode, la politique n’est pas qu’un simple spectacle divertissant, elle est une tragédie qui représente l’impossibilité pour l’humanité à déterminer par elle-même son devenir. Dans cette tragédie sans finalité, l’opinion publique joue parfaitement bien son rôle de choeur. « C’était donc vrai qu’ils étaient tous pourris ! Ah que j’ai bien fait de ne pas aller voter aux dernières élections ! » Mais ceux qui s’en tiennent à ce discours sont déjà derrière en regard de cette nouvelle instance qui mène le cynisme au-delà de ses propres limites, jusque dans la psychose paranoïaque. Et cette instance, c’est le troll politique.

Il y en a sur tous les réseaux sociaux, ils ont des noms complets ou des pseudonymes étranges, mais on ne peut jamais savoir s’ils existent ou s’ils ne sont que des canaux de propagande. Ils apparaissent comme le choléra en temps de crise, comme il y en avait sur Twitter au printemps 2012, pour disparaître ensuite. Ils sont vindicatifs, souvent vicieux, ils pourrissent la discussion politique, mais ils maîtrisent suffisamment la nétiquette pour glisser entre les doigts des modérateurs des grands sites de nouvelles.

Le troll politique n’a pas d’identité. Il s’apparente plutôt au spectre, à un spectre qui rôde dans toute discussion en ligne et qui s’incarne de temps à autre dans un pseudo pour faire déraper tout espoir de consensus, de discussion rationnelle. Le troll est le nom de cette dépossession de soi exaltée du cynisme accompli en paranoïa. Car les agents du trollage politique n’ont pas de véritable affiliation politique. Ils construisent plutôt l’image renversée des opinions des autres dans un jeu d’insultes maquillées en opinions destinées à faire se compromettre leurs opposants, à les humilier, à les faire apparaître comme les imposteurs qu’ils sont.

Au Québec, à l’automne 2013, on pourrait identifier trois grandes factions de trolls : les antipéquistes, les antifédéralistes et les libertariens. Le troll est violent. Le troll est de droite par nature, car la provocation ne fonctionne jamais que lorsqu’elle écrase une minorité ou une autre, femmes, pauvres, immigrants. Mais le troll est avant tout la figure accomplie du « tous contre moi » paranoïaque. Il ne se pose même plus la question de la démocratie ou de la rupture avec la réalité. Il n’y a plus chez lui de vérité à dévoiler, de pouvoir à débusquer au nom de la vérité. Uniquement une violence de clan, sans rien à gagner au-delà que la satisfaction immédiate de l’humiliation de l’autre partie. Le troll antipéquiste sait qu’il ne peut gagner en défendant sa faction, alors il attaque le péquiste, et l’antifédéraliste fait la même chose avec le fédéraliste ; le troll libertarien ne souhaite pas promouvoir les vertus du féodalisme à venir après l’effondrement des structures publiques et la fin de la taxation, alors il se défoule avec rage sur toute action, toute décision gouvernementale.

Y aura-t-il une fin à ce délire ? Il faut l’espérer. Mais je n’en vois présentement aucune. L’électorat vient tout juste d’entrer dans la dépossession confortable que lui instille la paranoïa collective. La jouissance que lui donnait la pensée cynique vient de trouver sa successeure. Peut-être y aura-t-il un jour un au-delà positif de la paranoïa collective, peut-être la déréalisation en arrivera-t-elle à ce point où même les « vraies affaires », l’idéal de saine gestion et l’obsession des taxes s’effondreront à leur tour pour laisser leur place à des délires positifs et à nouveau lyriques. D’ici là, je crois que je vais continuer de me tenir loin des fils de commentaires des grands sites de nouvelles. Parce que je n’ai pas la constitution pour supporter jour après jour ce peuple paranoïaque qui désire plus que tout sa propre domination.