Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
Le crime parfait

Chapeau: 

Alain Deneault publiera en mars, aux Éditions Écosociété, un essai intitulé De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit. Nous vous en présentons ici, en avant-première, un extrait.

En 1953, en Algérie, la Compagnie française des pétroles (CFP) met au monde la marque Total et fait ainsi profession de foi. Son logo n’identifie pas seulement les produits que distribue au détail la Compagnie française de raffinage, sa filiale, il témoigne d’une ambition : compter pleinement parmi les majors du pétrole alors réunies dans de vastes cartels. L’heure est à l’émulation et c’est explicitement « à l’américaine » que le pdg Victor de Metz lance les couleurs de la marque. Le nom aura un tel écho qu’il désignera progressivement dans les consciences la CFP elle-même ; c’est par raccourci, donc, qu’on en viendra à parler de la société Total. Pour suivre le rythme de ses concurrentes-partenaires, la firme française se devait de « sortir de l’Hexagone pour conquérir d’autres marchés ». Le surnom Total qu’elle se donne correspond alors à une politique de conquête. […]

Total ne se laisse donc pas réduire à une appellation superficielle qu’on aurait choisie simplement parce que le terme se laisse prononcer dans la langue de toutes les clientèles de la firme. Il ne s’agit pas non plus seulement de proclamer sa présence active à toutes les étapes de la chaîne industrielle, de la recherche à la commercialisation en passant par la production. Être « Total », déclarer ainsi ses ambitions internationales, c’est militer à l’époque pour que le pétrole soit un objet d’exception, une ressource stratégique relevant de la gestion monopolistique d’intérêts privés, éventuellement couverts au nom d’enjeux militaires et stratégiques par la raison d’État. C’est donc soustraire cette filière au questionnement politique et public. […] Il s’agit pour la société française d’adhérer pleinement à la perspective transnationale de laquelle elle participe en étant à l’époque à la traîne, de signifier par le nom des produits qu’elle distribue à travers le monde son appartenance moins à la France qu’à ce cartel, et d’annoncer qu’elle vise elle-même une place de choix dans ce groupe qui règne sans partage sur la géopolitique mondiale, en lui imposant dans des termes neufs et subtils un cadre totalisant difficile à percevoir. Disons même un totalitarisme industrialo-commercial d’un genre radicalement nouveau. […] Ce nom, et ce nom seul, l’actuelle administration de la firme l’a conservé au tournant des années 2000, lorsque s’est opérée la fusion entre Elf, Fina et l’ex-Compagnie française des pétroles déjà devenue Total. De façon plus laconique, le site Internet de l’entreprise indique aujourd’hui confusément que Total « évoque la globalité et l’engagement », et que son logo affiche la sérénité radieuse des conquérants : « une sphère composée d’une bande de couleurs censée représenter la Terre, dans toute sa complexité et diversité ».

 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.