Faire moins avec moins
306 |
L'ascèse

Chapeau: 

Le pervertissement du « faire plus avec moins ».

     Comment ne pas être cassée, culbutée, emportée par les catastrophes qui se succèdent et s’abattent sur mes écrans? Comment ne pas me laisser submerger? Par quelle discipline refuser à l’imagination de compléter les pointillés, de remettre ce pied, cette main, cette tête aux corps auxquels ils appartenaient? Par quelle rigueur interdire à l’imagination de prêter à ces morts les derniers instants qu’ils n’ont pas eu le temps de vivre? Par quelle ascèse me soustraire à la manipulation de mon avidité sentimentale pour l’horreur et le scandale? Quelle forme de sobre insoumission me permettrait d’échapper à l’intoxication informationnelle tout en restant suffisamment informée pour ne pas perdre mon titre de citoyenne lambda utilisatrice, membre de la communauté, répondant au plus petit dénominateur commun (PPDC) de fonctionnement social requis pour accomplir les transactions quotidiennes, hebdomadaires, mensuelles et annuelles?

     Y aurait-il une forme d’austérité à la fois hygiénique et confortable qui constituerait un drain contre les infiltrations successives susceptibles soit de me paralyser dans l’ahurissement d’une compassion stérile, soit de me hisser sur les cimes des meringues de l’indignation? L’ostéopathe me l’a bien dit, cette question est vieille comme l’espèce humaine et Siddhartha Gautama, le Bouddha, IVe ou Ve siècle avant J.-C., est déjà passé par là avant moi. Découvrant l’ampleur et l’ubiquité et la répétition inéluctables de la souffrance, il s’est assis en sauvage (en lotus) à l’ombre d’un pipal et il n’en a plus bougé avant d’avoir trouvé la voie du rien de trop. Alors seulement, il a accepté le bol de riz au lait que lui tendait la villageoise Sujata depuis dix jours. L’ostéopathe m’a aussi expliqué, grâce à des exemples accessibles, que tout était illusion, y compris mon lumbago. J’ai fini par lui demander si je pouvais lui faire un chèque en bois. Il m’a répondu profondément: «Le cynisme ne fait qu’épaissir l’illusion.»

     Deux mille cinq cents ans après Gautama, Navi Radjou, un consultant indien en stratégie des entreprises, spécialiste de l’innovation et du leadership, formé à la méthode Six Sigma, propose au monde des affaires, de sa base de la Silicon Valley, le jugaad, l’innovation frugale. Il s’agit de faire plus avec moins en faisant preuve d’ingéniosité. Dommage que ma belle-mère soit disparue, elle aurait reconnu le jugaad comme son invention, elle aurait peut-être réclamé sa part de distinction, une nomination, un doctorat? Une mamie Fellow héritière du bouddhisme en Mauricie? Pas du tout. Je fais fausse route. Mamie, fille aînée d’un honnête marchand de chevaux, n’aurait jamais réussi à s’estimer à un prix supérieur à sa valeur marchande. De plus, à son époque, l’estime de soi n’était pas cotée en bourse et n’avait pas ses salles de gym. Si on vous parlait de haut, vous n’aviez qu’à grimper sur un cheval et à hennir de plus haut que l’illusion. Mais aujourd’hui, comment faire la différence entre le haut et le bas, entre l’illusion et la foudre, quand la foudre de Catatumbo a ses éclipses, quand l’illusion est coincée entre les mâchoires des injonctions contradictoires qui font saliver le cynisme?

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Ce texte est un extrait du texte publié dans le numéro 306 de la revue Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.