Ministère de la Formation
305 | Automne 2014
L'art finlandais de la fabrication des boîtes

Chapeau: 

Il n'y a pas de miracle éducatif en Finlande.

     Toute leur vie durant, les Finlandais entrent dans des boîtes. Ils en fabriquent beaucoup. Plusieurs d’entre elles attirent l’attention du monde entier. D’abord, dès la naissance, par volonté de réduire les iniquités, le gouvernement finlandais remet à tous les parents d’un nouvel enfant la äitiyspakkaus: une boîte dans laquelle on trouvera quelques vêtements, un hochet, deux livres, un ensemble pour l’hygiène de bébé, des bonnets, des bavettes et même un petit matelas. Année après année, on peut trouver des reportages de partout sur la planète parlant de la boîte de 70 × 43 × 27 cm, d’une taille, donc, lui permettant de servir de lit, offerte depuis 1949 à toutes les mères qui en font la demande.


     Ce n’est pas la première caisse fabriquée en Finlande qui captive le monde occidental. Ce serait oublier les Olympiques d’été de Paris en 1924, où le Paavo Nurmi, le finlandais volant, remporta cinq médailles d’or et permit à la Finlande d’arriver deuxième au tableau des médailles en se faufilant entre les États-Unis et la France. À l’époque, le monde entier s’interrogea et chercha les causes d’un tel succès, d’un tel miracle. Nombreux furent les observateurs, journalistes et sportifs qui soulignèrent la présence, pendant les jeux, d’un étrange cube tout de bois, installé à proximité des quartiers généraux de l’équipe finlandaise. La rumeur voulait qu’on puisse apercevoir les sportifs du pays y entrer puis en sortir tout suintants et revivifiés. Des chercheurs de Harvard qui en avaient entendu parler et des sprinteurs américains qui avaient entraperçu le rituel ont vite fait, de retour dans leur pays, de prendre rendez-vous avec des Fenno-Américains pour en savoir plus. L’Amérique découvrait le sauna


* * *

 

     Le système éducatif finlandais est une autre de ces jolies boîtes made in Finlande dans laquelle plusieurs veulent s’insérer. En éducation, la Finlande est désormais une habituée des podiums. Depuis le début des années 2000, ses résultats à l’examen du PISA (Programme for International Student Assessment) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) font de son système éducatif un modèle à la fois mystérieux et convoité, suscitant envie et fascination. C’est le caramel de la Caramilk appliqué à l’éducation. Comment la Finlande peut-elle avoir de si bons résultats alors que le gouvernement investit relativement peu d’argent dans l’éducation, que les enfants commencent à fréquenter l’école à sept ans, y passent moins d’heures par jour que dans tous les pays de l’OCDE à l’exception de la Grèce et de la Pologne, sont rarement testés, n’ont à peu près pas de devoirs, sont accompagnés tout en douceur dans des classes sonic youth parmi les plus bruyantes du monde, et tout ça, sans frais de scolarité ? Un prof encore respecté dans la cité est à tout point de vue un avantage pour un élève... Et ce, même d’un point de vue champ droit. Alors que la rhétorique du champ gauche valorise le plus souvent l’équité et l’accessibilité, que celle du côté droit mise sur la compétition, l’excellence et la qualité, le modèle finlandais, tel qu’il est, propose un buffet où conservateurs et progressistes trouvent à boire et à manger.


     J’ai été formé dans ce système, j’y enseigne depuis bientôt deux ans et en constate à peu près tous les jours les qualités de l’intérieur, mais il devient utile de préciser qu’il n’est certainement pas l’eldorado présenté par de nombreux médias et certains de ses porte-parole les plus zélés. 


     En première ligne de l’offensive proéducation à la finlandaise, on trouve Pasi Sahlberg, professeur invité à Harvard et auteur de l’éloquent Finnish Lessons – une plaquette de cent quarante pages qui fait office d’arme de séduction massive sur le sujet –, parcourant le monde, son livre sous le bras, pour mousser à la fois l’éducation finlandaise et les ventes dudit bouquin. Armée de ses bons résultats au test du PISA, de pratiques inspirantes, mais camouflée, aussi, par de nombreuses demi-vérités déployées puis relayées à la fois par des médias et des observateurs, la Finlande est devenue la Saint-Jacques-de-Compostelle de l’éducation.


     En traversant le pont Pitkäsilta, on voit très bien la scène. Avec ses locaux en surplomb de la mer Baltique, le Département des sciences de l’éducation de l’Université de Helsinki ressemble à une sorte de bateau de croisière où des « touristes pédagogiques », professeurs, spécialistes et journalistes, viennent voir et toucher, le temps de courts pèlerinages, le soi-disant miracle. Et tout ça est, de surcroît, lucratif. Les convives en sortent souvent illuminés, fervents et peu critiques. Je soupçonne leur périple d’avoir été de trop courte durée; possible qu’ils aient suivi le guide sans poser de questions. Ces visites bien organisées ont souvent lieu à Helsinki, la métropole en vogue, dans ses plus belles écoles, où les profs et les élèves vous attendent (et ils en ont pris l’habitude) avec une bienveillance qui se couvre d’un voile rhétorique des plus sexy sur la confiance et l’autonomie régnant aux différents niveaux du réseau de l’éducation, sur l’amour de l’école et le plaisir de jouer dehors par temps froid.

 

     Le système d’éducation finlandais, après avoir vu ses qualités reconnues avec raison à l’étranger, a développé un imaginaire redoutable pour faire sa promotion, favoriser sa vente et même son exportation. L’éducation finlandaise aimerait entrer dans l’époque de sa reproductibilité technique. C’est devenu, on s’en doute, un produit, une façon pour les institutions finlandaises de faire du fric. Ainsi, là où ça coince, et on fait souvent la comparaison dans les grands quotidiens du pays ou chez Sahlberg, c’est que le système éducatif finlandais se comporte de la même manière que Nokia, le géant des télécommunications qui a perdu pied en se mirant pendant des années dans le reflet réconfortant de ses téléphones pas encore tout à fait intelligents et pas tactiles du tout, en oubliant de s’ajuster, de s’attarder sur ses points faibles et d’innover pour conserver son avance et qui s’est, à la fin, écroulé, se faisant dépasser à gauche et à droite par Samsung et Apple. À quoi aurait ressemblé la carrière du pilote Mika Häkkinen si, chaque fois qu’il avait pris la pole position, il s’était arrêté en chemin pour prendre des égo- portraits et faire des moues canardes devant son cellulaire? Puis, au-delà de la formule-choc, la comparaison avec Nokia montre bien dans quelle logique mercantile l’éducation finlandaise patauge désormais maladroitement, à la manière du cygne, symbole aviaire du pays, connu de par le monde pour son élégance, cachant sous sa grâce une nage pataude et confuse. Observé du fond du lac, on croirait voir les coups de rames d’un kayakiste en état d’ébriété.

 

     Selon plusieurs, les bons résultats de la Finlande au PISA ont aveuglé de nombreux acteurs importants du milieu de l’éducation et les ont détournés des problèmes auxquels la Finlande fait face. Nommons les fractures sociales multiples : difficulté d’intégration des immigrants, augmentation des écarts de richesse, inégalités des chances par le biais de plusieurs non-dits et de pratiques renardes et pernicieuses, haut taux de suicide chez les jeunes, hauts taux de violence domestique et d’alcoolisme, essor d’un réseau d’écoles privées qui ne dit pas son nom, autant de problèmes qui avancent masqués et sont si peu abordés lorsque vient le temps de faire la radiographie complète de la situation. Et puis, la Finlande connaît elle aussi les tueries dans les écoles. Ici, les Marc Lépine et Kimveer Gill s’appellent Matti Juhani Saari et Pekka-Eric Auvinen. Ce qui me fait penser à un autre podium sur lequel la Finlande figure, celui du nombre d’armes à feu par habitant. Elle remporte ici la médaille de bronze avec une tache de sang de gibier ; troisième place, juste derrière les États-Unis et le Yémen. On y tue d’ailleurs 55 000 orignaux chaque année.

 

     Et tout ça met de plus en plus de professeurs et de penseurs finlandais mal à l’aise. Des voix discordantes s’élèvent. Je pense à Maarit Korhonen, enseignante au primaire depuis une trentaine d’années dans la région de Turku qui, en 2012, faisait paraître Koulun vika (Qu’est-ce qui ne va pas dans nos écoles ?) pamphlet écrit en réaction à l’aveuglement local et aux louanges démesurées venues de partout avec le PISA ; à Jari Salminen, un homme que nous irons voir plus tard ; à Fred Dervin, professeur en éducation multiculturelle à l’Université de Helsinki, qui vient de faire paraître en français chez l’Harmattan La meilleure éducation au monde? Contre-enquête sur la Finlande. Pas de doute, ils ont tous vu d’encore plus près ce que je raconte ici.

 

     Le PISA n’est pas un palmarès neutre. Mené par l’OCDE, il s’agit d’un ensemble d’études effectuées tous les trois ans depuis l’an deux mille et visant à mesurer les performances des élèves âgés de quinze ans en mathématique, en compréhension de l’écrit et en sciences, et ce, dans soixante-cinq pays. Jusqu’en 2009, la Finlande s’est retrouvée au sommet dans chacune des disciplines. Elle en a profité. Le PISA lui a donné l’occasion d’utiliser son système d’éducation en guise d’instrument de nation branding, l’a munie d’une fierté empreinte d’une forme particulière d’innocence qui semble n’appartenir qu’aux petits pays écoliers modèles. Or, depuis sa chute dans le palmarès l’an dernier, certains soupçonnent qu’on commencera à ajuster les pratiques finlandaises afin de les mettre plus encore au diapason de celles souhaitées par l’OCDE, dont la mission demeure, il n’est pas vilain de le rappeler, « de promouvoir les politiques qui amélioreront le bien-être économique et social partout dans le monde ». Mais pour arriver à ce noble but, l’organisation a sa petite idée bien à elle du chemin à emprunter. On remarque en Finlande que le PISA a fait augmenter dès la première enquête l’occurrence, dans les médias, d’un mot qui n’est pas, lui, innocent : huippuosaaja, soit « haut performeur » (Rautalin, 2013), un terme tout droit venu du jargon gestion- naire, de la « barbarie douce », dirait Jean-Pierre Le Goff. Avec son palmarès PISA, l’OCDE se donne de plus en plus des airs de ministère mondial d’une éducation téléguidée avec politesse, tact et distance par les lois du marché. On soulignera par ailleurs, au passage, que Pasi, le prénom de Monsieur Salhberg que nous avons croisé plus tôt, est composé des mêmes lettres que celles de l’acronyme PISA, et que c’est essentiellement PISA qui a permis à Pasi de se faire des couilles en or...

 

     Avoir un bon système aux yeux du PISA, c’est bien beau, mais encore faut-il savoir si ce qui est bon est si bon que ça. Ne trouve-t-on pas en tête de ce peloton obsédant des pays tels que la Corée du Sud et un chef-lieu élitiste de la Chine (Shanghai), où l’on s’affaire, du matin jusqu’au soir, à presser le cerveau des bambins, ce jus frais, cette matière grisâtre et extra pulpe, jusqu’à ce que les pépins craquent ?On peut imaginer que l’ambiance pendant les examens diffère d’un lieu à l’autre, mais qu’au bout du compte, bon nombre d’aspects de l’éducation ne sont tout simplement pas mesurables et n’ont que faire des classifications et des fichiers .xls.

 

     Avec leurs bons résultats, on devine que les jeunes Finlandais sont probablement de très bons exécutants ; je soupçonne le système d’éducation d’ici d’avoir particulièrement du mal à former des citoyens critiques et prompts au débat.

 

   Ce qui me ramène aux élections législatives de mai 2011, où le parti populiste des Perussuomalaiset (les Finlandais de souche) est parvenu à former le premier groupe d’opposition du pays. La Finlande rejoignait ainsi les Pays-Bas et, dans une moindre mesure, la Hongrie de Orban et Vona. Je me souviens d’avoir appelé mon frère, qui travaille lui aussi en éducation, et de lui avoir demandé comment un si bon système pouvait mener à ce genre de résultats électoraux. On peut y savoir lire et compter comme personne, utiliser une éprouvette qui fait de la petite boucane avec une rigueur toute luthérienne, mais à quoi bon si ces bons soldats sont hypnotisés par la démagogie et les raccourcis ? Soixante-quinze pour cent de la population finlandaise font partie de l’Église luthérienne, église à laquelle elle verse 1 % de ses revenus chaque année. Encore aujourd’hui, je me demande naïvement comment une société si bien éduquée a pu accepter si facilement cette année que Burger King et Starbuck, où l’on boit des cafés trop sucrés sur lesquels reposent des cathédrales de crème fouettée, s’installent l’un et l’autre dans des bâtiments patrimoniaux, l’un conçu par Alvar Aalto et l’autre par Saarinen père ?

 

     Ce sont ces questions que je pose à Jari Salminen, historien de l’éducation à l’Université de Helsinki. Il y a bientôt trois ans que j’ai terminé la conversation téléphonique avec mon frère. Salminen me sort une première réponse de ses classeurs et me la tend. Il s’agit d’un document de l’Association internationale pour l’évaluation du rendement (IEA) qui montre à quel point les jeunes Finlandais, pourtant doués du côté des maths, de la lecture et des sciences, sont terriblement peu politisés, s’intéressent nettement moins que les élèves du même âge ailleurs sur le continent aux débats locaux, nationaux et européens. Salminen tente une explication qui va plus loin que les réformes des années quatre-vingt et recule jusqu’aux fondations de ce système d’éducation, soit sur les vestiges de la Guerre civile de 1918 ayant divisé le pays en deux camps, les Rouges et les Blancs, un choix de couleurs qui évoquera à raison la bichromie sanglante de la Révolution russe, où environ trente-cinq mille personnes, sur une population totale d’environ trois millions d’habitants, ont perdu la vie. Le système d’éducation finlandais tout comme son système politique (scrutin proportionnel plurinominal selon la méthode du juriste belge Victor D’Hondt) furent instaurés alors que le pays avait un besoin hurlant à la fois d’avancer collectivement et d’éduquer sa population sous le signe de la coopération, du consensus. Ainsi, encore aujourd’hui, les questions politiques, la confrontation des idées et les débats s’en trouvent recouverts d’un vernis aux teintes rosées. Près d’un siècle plus tard, on commence à peine à parler de tout ça, me dit Salminen.


   Comment ouvrir et défaire cette boîte? Nous parlons d’Ivan Illitch et de Paulo Freire, ces philosophes de l’éducation qui ont cherché à développer une éducation hors les murs, entre danse inventive et technique de combat, qui ne produirait plus des cohortes de citoyens dociles et formatés, sortant, tout obéissants, d’une même usine.


   — Monsieur Salminen, notre conversation me fait penser à un titre pour mon texte. Ce serait: «L’art finlandais de la fabrication des boîtes», qu’en pensez-vous ?

   — C’est un très bon titre.

 

Jean-Philippe Payette est né en 1984 à Montréal. Il vit à Helsinki.