Rétro, les classes sociales?
302 | Hiver 2014
L'aliénation dans un monde de fous

Chapeau: 

L'héritage précieux de grand-papa Marx à l'heure des sciences administratives

Dans un monde où des gens réputés égaux sont devenus les pions d’un immense jeu de Serpents et échelles, le concept d’aliénation semble avoir atteint sa date de péremption et loger désormais dans un musée poussiéreux. Tout indique pourtant que Marx avait peut-être encore plus raison qu’il ne pouvait l’imaginer…

Emprunté au latin alienare (rendre autre), le terme aliénation apparaît dans le vocabulaire du treizième siècle, au coeur d’une révolution juridique qui allait profondément transformer le paysage occidental. Il ne faut pas s’en étonner, dans la mesure où le droit vise (ou visait…) la mise en forme réfléchie du monde ; l’aliénation, dans ce contexte, renvoie d’abord à la cession ou au transfert d’un droit, ce qui implique déjà une certaine distance prise à l’égard de la tradition. C’est seulement à partir du quatorzième siècle que le verbe aliéner signifiera peu à peu rendre fou, alors que le substantif aliénation, entendu comme folie, devra, lui, attendre le début du dix-neuvième siècle pour glisser vers ce sens. Que le même terme se retrouve dans des domaines apparemment aussi éloignés l’un de l’autre n’a rien de surprenant. Le droit occidental, issu de la révolution médiévale, s’est construit sur l’idée d’un sujet rationnel, autonome et présent à lui-même. Atteint de « folie », un individu devenait en quelque sorte étranger à lui-même et donc, aussi, à l’ordre juridico-politique s’érigeant sur l’idée d’autonomie du sujet apte à contracter avec autrui [...].