Prendre la littérature au sérieux
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Lady Chatterley en livre de poche

Chapeau: 

La lecture est une activité physique.

Sur un balcon au troisième étage d’un appartement montréalais, par une chaude soirée de juillet, lors d’un souper presque improvisé, alors que Pokémon Go venait d’être lancé à New York, provoquant une ruée nocturne sur Central Park, l’un des convives racontait sa fréquentation fervente du jeu en réalité alternée Ingress (traduction littérale, Pénétration), lancé en 2012 par Google, auquel, paraît-il, on joue dans la rue avec son téléphone portable. Pour pouvoir agir, le joueur doit être en temps réel dans des monuments, stations de métro, sculptures, murales et autres, l’activité ayant pour résultat la prise virtuelle de lieux publics réels, mais avec des objets eux aussi virtuels, dont lui-même – sous un pseudonyme représenté par une flèche –, des clés, des portails et une série d’armes et de moyens de défense. J’ai pris plaisir à entendre l’invité, plus jeune que moi mais pas si jeune que ça, qui y passe beaucoup de temps, comme moi dans les livres, parler de l’activité à laquelle il s’adonne (en tant que membre de l’équipe des résistants bleus, pas en illuminé vert), dès qu’il sort de chez lui.

Je médite encore sur le côté fantasque du concept, prétendre qu’on est vraiment un autre dans le vrai monde en lui superposant un univers parallèle, explorer un imaginaire transmué en réalité augmentée, pour ne pas dire impossible, se tenir à mi-chemin entre la schizoïdie et la concrétude, pelleter de la boucane. Voilà en gros, en modifiant quelques détails, ce dont on a toujours accusé les lecteurs de fiction : on n’en apprend rien, l’activité est futile et, paraît-il, on y perd son temps. Là s’arrête la comparaison. Les invités ne m’ont heureusement pas demandé ce soir-là – je les rencontrais presque tous pour la première fois – ce que je fais de mes temps libres. La réponse, je lis et je jardine, aurait donné lieu à un silence qui se passe d’explications. Mes activités sédentaires sont celles d’un gamer démodé, elles me donnent à la limite envie de me rendre à Métis-sur-Mer voir les pavots bleus ou à Paris poser devant l’appartement de Colette. J’aurais sans doute eu droit à une question sur la nature de mes lectures, sûrement pas sur mon jardin. Tant mieux, il ne faut pas prendre les lecteurs au sérieux et on connaît la réputation des jardiniers, imaginez celle des jardinières.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 314. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.