Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
La vérité de soi

Chapeau: 

Les petites santés font-elles de grands romans?

La vie littéraire vient parfois interférer dans l’appréciation des oeuvres. Il faut bien apprendre l’existence des nouveaux livres quelque part, et, sans fantasmer une rencontre idyllique entre un livre et son lecteur, constatons que l’activité médiatique autour de certains ouvrages provoque un niveau d’attente quelque peu anxiogène. Depuis qu’on ne parle plus vraiment de livres dans les médias traditionnels, ou alors fort mal, cette activité a maintenant lieu sur les internets, se logeant quelque part entre des photos de chats et une invitation à signer la pétition x, ce qu’en bon slacktiviste je m’empresse de faire. Pourquoi Bologne fait partie de ces romans dont tout le monde parle sur les réseaux sociaux. Malgré ces précautions périphériques, j’affirme sans hésiter que Pourquoi Bologne est un livre important, aussi intéressant que l’est Matamore no 29, et qui me semble présager une oeuvre riche en surprises. Il s’agit ici, en quelque sorte, de redonner une souveraineté au texte, au-delà des effets possibles de brouillage médiatique. Notons qu’il n’est pas exclu que la persona publique de Farah fasse partie d’une vaste performance aux relents dadas qui viserait à infiltrer, comme le ferait un agent secret, l’espace médiatique. Laissons cette hypothèse de côté pour l’instant.

Pourquoi Bologne contient en lui une foule de livres. Certes, c’est le récit de science-fiction qui attire d’abord l’attention. Non sans rappeler le regretté Kurt Vonnegut, qui a fait des faux récits de science-fiction son genre de prédilection, Farah construit avec humour une narration à la temporalité écartelée entre 1962 et 2012. Se mêlent deux trames parallèles, où un professeur de l’Université McGill enquête sur des expérimentations psychiatriques menées par la cia. Ce récit n’évoque pas uniquement la sf, il révèle une autre filiation, peut-être inconnue de Farah, et qui permet de mieux comprendre ce qui se passe dans cet interstice temporel. En 2005, l’écrivain franco-américain Harry Mathews a publié Ma vie dans la CIA aux éditions P.O.L, où il racontait avoir été pris pour un agent de la cia lors de son arrivée à Paris dans les années soixante-dix. La question dans cet excellent livre n’est pas de savoir si l’anecdote est vraie ou pas ; l’écrivain, semble nous dire Mathews, ne raconte toujours que des choses autobiographiques, quand bien même elles seraient fausses. En somme, c’est réel parce que ça vient de soi. En effet, que le roman de Farah soit « authentiquement » autobiographique ou pas apparaît d’un intérêt fort secondaire, car l’auteur fait sa place dans une lignée de grands écrivains braconniers de réel, menteurs pudiques, tordeurs de faits avérés. Au chapitre des grands écrivains menteurs qui ne racontent que des choses vraies, Duras occupe une place de choix. Il m’a d’ailleurs toujours semblé qu’il s’agissait là du principal intérêt de son oeuvre ; on croit que Duras est cérébrale et mystique alors qu’elle me laisse plutôt l’impression d’être une très grande menteuse, fière de la taille des couleuvres qu’elle tente de faire avaler, de l’énormité de sa mégalomanie. Sur cette question, le très bel essai de Catherine Mavrikakis, Duras aruspice, est clair. Il faut suivre les écrivains, même quand ils délirent, sinon on dénie à la littérature le droit de tout dire. [...]

À propos de : Alain Farah, Pourquoi Bologne? Le Quartanier, 2013, 216p.