Politiques culturelles. L'héritage de Georges-Émile Lapalme
303 | Printemps 2014
La tortue sur le dos

Chapeau: 

Un ministère n'est pas qu'un portefeuille, c'est aussi une vision

Dans un lancement, il y a quelques semaines, un vieux routier du monde de l’édition félicitait une de mes collègues pour la nouvelle mouture de Liberté. Glouglou, bla-bla. Comme je mémérais moi-même à ce moment-là avec un ancien prof, je n’entendais pas grandchose de l’éloge, mais, tout à coup, pendant une éclaircie, un « le monde se demande combien de temps vous allez durer » m’est rentré d’une seule traite dans l’oreille. Le moment de spéculer si j’avais bien entendu comme il faut, s’il valait la peine de me retourner pour avoir un peu plus de précisions, il avait disparu dans la foule.

L’affaire serait restée anecdotique si je n’avais pas eu rendez- vous le surlendemain avec un agent d’un conseil des arts. Sans glouglou, mais là encore avec moult bla-bla, je le rencontrais pour évoquer l’augmentation de nos ventes, de nos revenus publicitaires, de nos abonnements, mais également, hélas, lui faire part de la stabilité têtue du montant de nos subventions. L’idée était de lui faire saisir que sans une augmentation notable de la part de son institution, faire mieux s’avérerait fort problématique. Il comprenait très bien. C’est pourquoi la franchise de sa réponse m’a troublé : le budget étant le budget, seule la mort au combat d’une autre revue culturelle nous amènerait plus d’argent. La disparition d’un joueur permettrait, en effet, de reverser dans le pot commun la somme auparavant allouée au cadavre. À partir de là, une évaluation positive d’un jury de pairs pourrait peut-être, selon les circonstances, autoriser le conseil à nous augmenter comme du monde.

Liberté n’est bien sûr pas la seule revue culturelle à ressentir ce vertige-là. L’abolition du programme d’Aide aux magazines artistiques et littéraires de Patrimoine Canada a fragilisé la vaste majorité d’entre nous. Et du théâtre à la littérature, en passant par le documentaire et les arts visuels, tous ceux qui oeuvrent en culture peuvent à loisir raconter leurs propres histoires d’horreur. On pourrait d’ailleurs ajouter à la liste celles des services publics, des organismes communautaires, bref, de tout ce qui s’insère mal dans la logique marchande de l’offre et de la demande. On ne cesse de nous le marteler, l’État n’a plus les moyens de s’occuper des culs-de-jatte.

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 303. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.