La dictature du rire
316 | Été 2017
« La promesse corrompt ce qu’elle n’invente pas »

Tout autour de moi tend vers la réussite. Il faut réussir à s’intégrer en tant qu’immigrante, peu importe que tu sois première, deuxième ou troisième génération. Il faut réussir à ne pas trop se démarquer, même si on ne cesse d’appeler notre étrangeté dans nos rapports les plus ordinaires, et dès la petite enfance. Il faut réussir à travailler plus fort qu’eux. Il faut accepter les jobs qu’ils ne veulent pas. Il faut se vendre au prix du marché. Il faut contribuer par son silence au progrès de la nation. Il ne faut pas leur montrer notre colère. Que ce soit dû aux pressions du marché, à une certaine imputabilité des instances «supérieures», au discours politique et à son resserrement abrupt des horizons utopistes, ou, plus fondamentalement au racisme, le contexte actuel laisse peu de place à l’échec.


Notre vie est associée, dans nos esprits et dans nos corps, non avec une pratique de l’échec, mais avec l’irruption et le devoir du succès toujours et déjà imminent. Le devoir de succès n’est pas le terrain exclusif du marché économique ; il est avant tout le domaine privilégié de nos apprentissages. Je suis donc obligée de reconnaître que le succès est aussi le verbe muté de notre grammaire contemporaine. Ne plus apprendre la langue, ses structures, ses points d’achoppement, ne plus savoir lire et écrire, équivaut à professer la réussite de sa propre mort.


C’est une forme de succès qui n’est pas seulement extrême parce qu’elle est difficile à éviter. Elle est aussi rétive à la vérité, et plus exactement à une forme de vérité qui vient difficilement à l’esprit lorsque nous sommes confrontés à ses manifestations réelles, à nos vies ordinaires. C’est une forme de succès qui pourtant dit parler au nom des opprimés.

 

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 316. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.