Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
La peur et le goût de la mort

Chapeau: 

La double leçon de Georges Bernanos et Simone Weil.

Les livres, comme les êtres qui nous ont marqués jadis, lorsque nous nous cherchions passionnément, le temps peu à peu les efface. Nous ne leur tournons pas consciemment le dos ni n’osons leur reprocher ceci ou cela, mais nous nous éloignons de ce qu’ils nous ont donné, comme si nous avions plus ou moins honte d’avoir tant reçu d’eux ou que nous voulions échapper à la part de nous-mêmes qu’ils nous ont révélée. C’est ainsi que je n’ai jamais relu Bernanos, auquel j’avais pourtant consacré trois ans de ma vie et un livre à l’époque où la plupart de mes contemporains débarquaient à Paris pour y apprendre à lire, à écrire et à penser avec les maîtres de la « French Theory ». Je ne me suis jamais vraiment étonné d’un tel anachronisme, semblable à celui de Rodolphe Duguay qui, au début du siècle, vient à Paris étudier l’art du paysage ou moment le paysage s’évanouit dans l’abstraction des lignes et des couleurs.

Que cherchais-je donc dans Bernanos, alors que la France sortait à peine de sa révolution avortée de Mai 68, congédiait le général de Gaulle, décrétait la mort de l’auteur et l’interdiction d’interdire ? D’abord attiré par le polémiste qui analysait et dénonçait toutes les formes de violence qui pourrissaient l’Europe, du fascisme au totalitarisme en passant par la lâcheté de la bourgeoisie, qu’elle soit de gauche ou de droite, je m’étais tourné peu à peu vers le romancier qui ne se détournait pas complètement des batailles de l’essayiste, mais trouvait désormais ses armes les plus efficaces dans la vie quotidienne telle que vécue par ses héros de la paix que sont les pauvres et les saints. Pendant trois ans, j’aurai appris de Bernanos à démêler le réel et l’imaginaire, à me méfier des mots et des idées qui ne s’enracinent pas dans la durée, dans l’amour du temps, mais cela ne m’aura pas empêché de croire, comme mon époque, à la valeur absolue du langage, à l’autonomie de l’œuvre, etc. Le vaccin bernanosien contre l’imposture de l’auto-engendrement aura mis du temps à agir, il aura fallu que « le mensonge romantique » se brise contre « la vérité romanesque » pour que j’aperçoive à nouveau ce que je cherchais dans Bernanos, à savoir « que les grands romanciers, comme l’écrit René Girard, traversent l’espace littéraire que définit Maurice Blanchot mais ils n’y demeurent pas. Ils s’élancent au-delà de cet espace vers l’infini d’une mort libératrice. »

[...]


Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.