Marie-Claire Blais
312 | Été 2016
La passion du dévoilement

Chapeau: 

Que reste-t-il du « réel » une fois sur scène?

Cinq à sept de Fanny Britt, mise en scène par Mani Soleymanlou, et Table rase du Collectif Chiennes, dirigée par Brigitte Poupart, font entendre les voix de neuf femmes. Ces créations très remarquées de l’automne théâtral montréalais mettent toutes deux en scène une soirée de filles, le lieu attendu de la révélation et de l’intime. De fait, les conversations alcoolisées ne tardent pas à provoquer les confidences. Les interprètes abordent ouvertement le sexe et l’amour, l’ambition et la peur, la maternité et la mort, se livrant devant nous à l’examen de leur vie et de leur vision du monde, dressant un portrait désenchanté de leur existence.

Ces pièces, écrites en collaboration avec les interprètes, brouillent volontairement la frontière entre la réalité et la fiction. Que ce soit par l’écriture autoréférentielle de Fanny Britt ou le traitement hyperréaliste de la mise en scène chez Brigitte Poupart, ces dramaturgies du dévoilement s’appliquent, dans les deux cas, à répandre des signes de réel, qu’ils soient vrais ou faux. 

Les trois actrices de Cinq à sept jouent leur propre rôle. Elles s’appellent entre elles par leur prénom, mentionnent celui de l’auteure, du metteur en scène et discutent du processus de création du spectacle. Puisque c’est l’exercice auquel Soleymanlou les a conviées, elles déballent sur scène leurs aspirations, leurs angoisses et leurs pulsions. Les références au milieu culturel montréalais et à leur vie personnelle sont nombreuses. Cette parole mise en forme par Fanny Britt à la manière de fragments réalistes incisifs permet à chacune d’interpréter le personnage de soi. Dans ce cinq à sept périlleux, qui s’accélère au rythme des shooters et des aveux, les actrices sont dans un constant face à face avec le public. Côte à côte sur la scène, elles nous apparaissent pourtant étrangement seules, chacune centrée sur son histoire, semblant en revendiquer la légitimité. Leur conversation est faite de soliloques, dont le ton alterne entre le plaidoyer et le cri d’affirmation.

 

Dans Table rase, c’est plutôt le naturalisme absolu de la mise en scène et du texte, l’aisance et l’aplomb des comédiennes qui créent un effet de réel saisissant. Elles sont six amies d’enfance rassemblées dans un chalet pour accompagner l’une d’entre elles dans la mort. Cette prémisse n’est qu’un prétexte dramatique qui leur permet de passer constamment du trivial à l’essentiel. L’authenticité de la complicité qui les unit est évidente. Les réparties fusent, d’un naturel éclatant, dans une langue crue, brute. Entre elles, il n’y a pas de tabous. Les propos et les corps, d’une impudeur extrême, transpercent le quatrième mur pourtant solidement érigé entre la salle et leur tablée bordélique, faisant du public un voyeur, un témoin secret de leur réunion.

 

Voyeur ici, presque juge dans Cinq à sept, le spectateur se retrouve dans la position d’un complice de la « vérité ». Catherine Chabot, maître d’œuvre du texte de Table rase, ne sous-estime pas le potentiel subversif de ce dispositif. Elle place au centre de la discussion une sexualité féminine décomplexée où l’on aborde explicitement le désir, la pornographie, la masturbation, l’avortement, le viol. L’ardeur avec laquelle ces jeunes femmes dissèquent leurs pratiques sexuelles nous renseigne autant sur l’ouverture de la société dans laquelle elles évoluent que sur sa violence. L’honnêteté troublante de leurs échanges fait résonner à travers elles la voix d’une génération de femmes se débattant avec leurs aspirations devant l’absurdité du monde. 

 

Mais cette parole féministe s’articule principalement autour de confessions. Alors que nous sommes bombardés de témoignages sur les réseaux sociaux et que pullulent les plateformes où chacun peut mettre en scène la singularité de son rapport au monde, l’expression de soi est-elle suffisante? Dans leur communauté solidaire empreinte des idéaux de la jeunesse, les six interprètes de Table rase pourraient presque nous en convaincre, tant l’urgence de leur prise de parole est palpable. En outre, la présence de la pièce sur tous les palmarès de 2015 montre bien à quel point son propos résonne auprès du public.

 

Si le discours de Cinq à sept s’avère moins percutant, le spectacle travaille par ailleurs un dispositif théâtral contemporain reposant sur la présence performative de l’acteur et l’immédiateté de la parole. Mani Soleymanlou poursuit ainsi la démarche amorcée dans sa trilogie UnDeux et Trois, ainsi que dans Ils étaient quatre, qui ouvre la voie à Cinq à sept. En ironisant sur l’avidité du metteur en scène pour les anecdotes salées et sur la curiosité décalée de l’auteure pour les détails de leur vie personnelle, les comédiennes dénoncent la fascination stérile qui nous anime face au fait vécu. Julie Le Breton, tout en se livrant aux spectateurs, évoque quant à elle le malaise de se raconter dans les magazines, commentant son discours au moment même où elle l’énonce. À mesure que la soirée avance, la musique et les éclairages se déchaînent. L’adresse au public se déconstruit graduellement alors que la cadence des corps s’accélère et dégénère en ruptures incessantes. À la fin, elles ne lâchent plus que quelques mots à la fois, leurs répliques vidées de sens se succédant à un rythme fou.

 

L’ironie est séduisante, habilement théâtralisée, mais, au final, elle ne parvient pas à transcender la prise de parole de l’individu identifié sur scène. Et Cinq à sept, tout comme Table rase, continue de reposer essentiellement sur l’adhésion du spectateur à la vérité du discours et à son identification aux interprètes. De quels témoignages le théâtre se fait-il ici le relais? De quelle pensée sur le monde et sur l’art? L’accumulation des points de vue sur scène révèle surtout le vertige d’un vide et d’une vanité existentiels. Pour qu’un tel théâtre opère aujourd’hui, ne doit-il pas convoquer sinon une théâtralité forte, du moins un imaginaire, une poésie, une dérive ou une réflexion féconde qui permette au spectateur de renouveler sa vision du monde?


Texte publié dans Liberté n° 312. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.