Avancez en arrière ! Quand le progrès tourne à la catastrophe
315 | printemps 2017
La parole contraire

Chapeau: 

Orwell, Pasolini, De Luca, enfants du désastre.

Dans un court essai intitulé La parole contraire, paru en 2015, l’écrivain napolitain Erri De Luca médite sur l’accusation d’incitation au sabotage du chantier du train à grande vitesse Turin-Lyon dans le val de Suse qui a pesé sur lui. De Luca a joint sa voix à celle des militants qui s’opposent à ce chantier aux conséquences gravissimes, puisqu’il s’agit de percer des montagnes abritant des gisements d’amiante, minerai hautement volatil et toxique : la construction du TAV s’avère dommageable pour la santé publique, l’air, l’eau et tout le territoire; c’est ce que font valoir ses opposants depuis une génération.

La société de construction poursuit néanmoins les opérations sous la protection de l’armée qui a charge de contrer les actions des militants. Les lobbyistes du projet ternissent bien sûr l’image de la communauté qui obstrue les travaux, la qualifiant de rétrograde, d’ennemie du progrès sinon de l’Europe. On connaît la chanson : la religion du progrès est au cœur même de la civilisation libérale depuis le xviiie siècle. Elle culmine aujourd’hui dans le désastre de nos vies, qu’ont également vécu nos parents et proches aïeux. C’est ce que le philosophe allemand Günther Anders appelait, il y a plus de soixante ans déjà, l’« obsolescence de l’homme ». Nous ne sommes que les rejetons d’un désastre déjà vieux, dont la déflagration progresse en chacun de nous, renouvelant chaque jour sa festive modernité. Et ça ne s’arrêtera pas tout seul.

C’est après avoir épuisé tous les moyens légaux avec les militants du NO TAV qu’Erri de Luca a déclaré que le sabotage s’imposait pour lutter contre ce qu’il perçoit comme « un viol de territoire » et pour défendre « le droit de souveraineté et de sauvegarde d’un peuple sur sa terre ». La notoriété d’Erri De Luca a donné un tel écho à sa déclaration que la société de construction a porté plainte contre lui. Il commente sa comparution au tribunal : « […] ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire, inculpée pour cette raison, qu’on débattra. »

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Extrait du texte publié dans Liberté n° 315. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.