Seul ou avec d'autres
308 | Été 2015
La novice sauvée par Coltrane

Chapeau: 

Ida, la musique et la mort.

Campé dans la Pologne des années soixante, Ida a pour personnage principal Anna, une novice orpheline dont la vie bascule quelques jours avant la prise de ses vœux. C’est que sa tante – une procureure surnommée «Wanda la Rouge» – vient de lui apprendre qu’elle s’appelle en fait Ida Lebenstein. Cette révélation entraînera les deux femmes dans une enquête sur la mort des membres de leur famille.

Ida est un film des plus singulier, en ce qu’il fait de l’écoute musicale un moyen pour Anna et Wanda de penser leur rapport à l’histoire polonaise: l’Holocauste, les compromissions avec les pouvoirs communistes, la nécessité d’atteindre malgré tout à une souveraineté de soi. C’est un pari risqué, que perdra l’une des deux protagonistes. C’est risqué parce que, comme le rappelle Gilles Deleuze, la musique a le potentiel fasciste d’entraîner «les peuples dans une course qui peut aller jusqu’à l’abîme». C’est ainsi que Wanda sprinte vers l’oubli, avec des Polonais perdus dans un hôtel de province, des zombies qui se saoulent sur du rock and roll spaghetti. C’est risqué parce que, comme le rappelle encore Deleuze, si la musique est toujours joie, elle en vient à nous donner le goût de mourir, «moins de bonheur que mourir avec bonheur». À la fin, même la musique de Mozart ne pourra plus consoler Wanda de l’Histoire ni la sauver de son exercice despotique de la justice. Mais Mozart pourra encore lui permettre de mourir avec bonheur, s’arrachant au poids de son passé familial, et donc national, en se défenestrant, emportée par un désir d’extinction musicale.

Anna quant à elle flotte dans un espace liminal, entre la religieuse qu’elle n’est pas encore et la petite juive qu’elle n’a jamais été. Elle cherche un cadre mobile de vie. D’où l’importance que prend pour elle le jazz, et spécialement la pièce Naima, de John Coltrane. Non seulement parce que, comme le dit Coltrane, «jazz is the music of individual expression», mais parce que cette expression individuelle est inséparable d’une inspiration spirituelle: «I think spiritual experiences will help me to understand, you know, like I’ll be able to walk a little surer. Just take a little confusion away.» Le jazz, c’est comme cette caméra à l’épaule qui, à la toute fin du film, veut suivre le pas d’une Anna-Ida rejoignant peut-être la vie religieuse: une improvisation des mouvements et des durées, c’est-à-dire la nécessité de faire des choix qui donnent à l’avenir valeur d’interrogation. Écouter du jazz devient alors un geste politique, dans une Pologne qui referme tout sur un présent sans histoire ni devenir. Comme le répète Anna à cet amant de passage qui lui a fait découvrir Coltrane: «Et après?... Et après?...»


PAWEL PAWLIKOWSKI
Ida
Pologne, 2014, 82 min. 


Texte publié dans le numéro 308 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.