Seul ou avec d'autres
308 | Été 2015
La mémoire de la Rive-Sud - Michael Delisle

Chapeau: 

Poète, romancier et nouvelliste, Michael Delisle est l'auteur d'une oeuvre brisant notre perception de la banlieue longueuilloise. Dans Le feu de mon père, il revisite sa maison d'enfance pour mieux écrire ce territoire. Ses personnages laissés-pour-compte nous aident à penser la pauvreté affective et culturelle du Québec.

LIBERTÉ — Le feu de mon père, votre plus récente œuvre, a été unanimement saluée et a remporté le Grand Prix de la Ville de Montréal. Ce récit revient sur votre famille, surtout sur votre père, comme vous l’aviez déjà fait dans d’autres textes, mais en vous dépouillant des personnages pour prendre de front les questions du témoignage, d’une éthique de la mémoire et de l’apprentissage poétique. Que permettait ce texte, entre l’autofiction et les Mémoires fragmentés, que la forme romanesque n’autorisait pas?

MICHAEL DELISLE — J’ai d’abord pensé que ce texte était un accident dans mon parcours avant de constater que mon travail s’en allait naturellement vers l’autofiction depuis quelques années. Ma recherche allait dans ce sens. Comme la conséquence d’une suite de dévoilements : l’autoreprésentation était la prochaine étape. Ma résistance venait d’une culture littéraire nourrie d’un formalisme qui l’interdisait. On n’a qu’à se souvenir des poèmes froids qui privilégiaient l’infinitif. Mais la littérature de recherche qui passe son temps à répéter la nouveauté n’est plus, justement, une recherche. Après avoir fait tant de nouvelles à résonance autobiographique, je me suis approché de l’autofiction pour voir ce qu’elle pouvait m’apporter : travailler dans un registre de l’aveu et me confronter aux pièges de l’exercice. Le ton de franchise oblige à une certaine responsabilité, une certaine cohérence et mène forcément à une épreuve de nudité, comme dans l’autoportrait. Il faut faire vrai, quitte à forcer le vrai. Je pense aux photographes vieillissants qui s’exposent sans fard, rehaussent le grain pour rendre l’image plus crue. Se montrer pour s’approcher du monstre (il y a long à dire sur l’étymologie de ce mot). On ne se lance pas dans l’autofiction pour se rendre star, on le fait pour cette valeur ajoutée au ton de franchise. Sinon l’exercice n’apporte rien.

Ceci dit, j’ai donné. J’ai mal mesuré l’ampleur d’une telle exposition publique. Le feu de mon père m’a rendu personnage. Mon prochain projet porte clairement la mention «fiction». Je crois au pouvoir de la fiction. Je sais aussi que Le feu de mon père m’a fait traverser un mur et il m’est impossible de revenir tout à fait à mon ancienne manière. Déjà je constate que les thèmes à venir sont plus risqués et la langue moins « clinique », moins propre. C’est ainsi que la crainte est revenue dans le processus d’écriture, ce qui est très sain. C’est signe que la recherche est présente.

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Extrait du texte publié dans le numéro 308 de Liberté. Pour lire ce numéro en version intégrale, visitez notre boutique.