Faire moins avec moins
306 |
La médiocratie

Chapeau: 

Candidatures exceptionnelles s’abstenir.

*Cette chronique parue dans Liberté n° 306 a servi de point de départ à l'essai La médiocratie, publié chez Lux Éditeur.

Rangez ces ouvrages trop compliqués, les livres comptables feront l’affaire. Ne soyez ni fier, ni spirituel, ni même à l’aise, vous risqueriez de paraître arrogant. Atténuez vos passions, elles font peur. Surtout, aucune « bonne idée », la déchiqueteuse en est pleine. Ce regard perçant qui inquiète, dilatez-le, et décontractez vos lèvres – il faut penser mou et le montrer, parler de son moi, tout en le réduisant à peu de chose : on doit pouvoir vous caser. Les temps ont changé. Il n’y a eu aucune prise de la Bastille, rien de comparable à l’incendie du Reichstag, et l’Aurore n’a encore tiré aucun coup de feu. Pourtant, l’assaut a bel et bien été lancé et couronné de succès : les médiocres ont pris le pouvoir.

La principale compétence d’un médiocre ? Savoir reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseurs pour rendre puissant un clan qui va s’agrandissant, puisqu’ils auront tôt fait d’y attirer leurs semblables. L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la couvrir sous les images du pouvoir. Toutefois, la médiocratie ne relève pas de la pure incompétence. On ne veut pas d’incapables. Il faut pouvoir faire fonctionner la photocopieuse, comprendre un formulaire, le remplir sans rechigner et dire bonjour au bon moment. Médiocrité est en français le substantif désignant ce qui est moyen, tout comme supériorité et infériorité font état de ce qui est supérieur et inférieur. Il n’y a pas de moyenneté – la médiocrité, c’est le stade moyen en acte plus que la moyenne. Et la médiocratie est ce stade moyen hissé au rang d’autorité.

C’est insidieux. Parce que le médiocre ne chôme pas, il croit travailler dur. Il en faut des efforts, en effet, pour réaliser une émission de télévision à grand déploiement, remplir une demande de subvention de recherche auprès d’une instance gouvernementale, concevoir des petits pots de yaourt à l’allure aérodynamique séduisante ou organiser le contenu rituel d’une rencontre ministérielle avec une délégation d’homologues. Ne produit pas du moyen qui veut. La perfection technique sera même indispensable pour masquer l’inénarrable paresse intellectuelle qui est en jeu dans autant de professions de foi conformistes.

On a longtemps dépeint le médiocre en situation minoritaire. Pour Jean de la Bruyère, il est surtout un étourdi qui tire son épingle du jeu grâce à sa connaissance des ragots et des intrigues en vigueur chez les puissants. «Celse est d’un rang médiocre, mais des grands le souffrent; il n’est pas savant, il a relation avec des savants ; il a peu de mérite, mais il connaît des gens qui en ont beaucoup; il n’est pas habile, mais il a une langue qui peut servir de truchement, et des pieds qui peuvent le porter d’un lieu à un autre.» Devenus dominants, les Celse du monde n’ont personne d’autre à imiter qu’eux-mêmes. Le pouvoir, ils le conquièrent progressivement et presque à leur insu. À force de chapeautage, de passe-droits, de complaisance et de collusion, ils coiffent les institutions.

Laurence J. Peter et Raymond Hull ont témoigné les premiers de cette structure. Leur thèse est d’une netteté implacable : les processus systémiques encouragent l’ascension aux postes de pouvoir des acteurs moyennement compétents, écartant à leurs marges les «super compétents» tout comme les parfaits incompétents. Un exemple frappant: dans une institution d’enseignement, on ne voudra pas de la professionnelle qui ne sait pas respecter un horaire et qui ne connaît absolument rien de sa matière, mais on n’endurera pas davantage la rebelle qui modifiera en profondeur le protocole d’enseignement pour faire passer la classe d’étudiants en difficulté au stade des meilleurs de toute l’école.

À propos de l’université, la conclusion de Max Weber va dans le même sens. La médiocrité y est si prégnante que les choix institutionnels relèvent du «hasard». Comme aujourd’hui, les contingences administratives y sont maîtresses: «il serait injuste d’imputer aux petits personnages des facultés ou des ministères la responsabilité d’une situation qui fait qu’un si grand nombre de médiocres jouent incontestablement un rôle considérable dans les universités. Il faut plutôt en chercher la raison dans les lois mêmes de l’action concertée des hommes, surtout dans celle de plusieurs organismes […]», écrit-il dans Le métier et la vocation de savant en 1919. Encore aujourd’hui, son analyse fait mouche. Les contingences administratives sont toujours aussi maîtresses de l’institution. Le chercheur mû par des passions impérieuses, des intuitions fortes, une imagination souveraine et le sens du travail ne réussira que s’il a par ailleurs des dons lui permettant de manoeuvrer dans les arcanes institutionnels où prévalent des critères quantitatifs et des enjeux clientélistes, soit les «conditions extérieures du métier de savant».

La médiocratie désigne alors l’ordre médiocre érigé en modèle. Le logicien russe Alexandre Zinoviev en décrit les aspects généraux dans un régime soviétique qui semble soudainement partager avec nos démocraties libérales bien des qualités. «C’est le plus médiocre qui s’en tire», et «c’est la médiocrité qui paie», constate le personnage du barbouilleur dans Les hauteurs béantes, le roman satirique qu’il écrit clandestinement à partir des années 1960. Ses théorèmes: «Je parle de la médiocrité, comme d’une moyenne générale. Et il ne s’agit pas du succès dans le travail, mais du succès social. Ce sont des choses bien différentes. […] Si un établissement se met à fonctionner mieux que les autres, il attire fatalement l’attention. S’il est officiellement confirmé dans ce rôle, il ne met pas longtemps à devenir un trompe l’œil ou un modèle expérimental-pilote, qui finit à son tour par dégénérer en trompe-l’oeil expérimental moyen. […] Globalement, cela engendre une tendance à la baisse du niveau d’activité au-dessous des possibilités techniques réelles.» Il s’ensuit une imitation du travail qui produit une illusion de résultat. La feinte fait alors foi de tout. La médiocratie amène ainsi chacun à subordonner toute délibération à des modèles arbitraires ainsi qu’à des autorités fantasmées. Les symptômes: tel politique se grattant la tête et manipulant ses lunettes comme il l’a vu faire dans les films; telle professeure demandant vainement à ses doctorants de «déplacer le chapitre trois devant le chapitre deux» pour justifier son autorité; telle productrice de cinéma insistant pour qu’une tête d’affiche rayonne dans un film dans lequel elle n’a rien à faire ou encore tel expert cancanant sur la croissance économique pour se positionner du côté de la rationalité. Certains seront sincèrement peinés de voir ces processus implacables laisser sur la touche les meilleurs éléments de la vie sociale, culturelle et scientifique, l’air de dire avec leurs yeux de chien battu: je crois, moi, en ce que tu fais, malheureusement les comédiocres qui pensent eux-mêmes en fonction de ce que les autres pourraient penser ne penseront pas comme moi.

Ce n’est plus seulement le biopouvoir au sens du dressage des corps qu’il convient d’associer à la médiocratie, mais également un psychopouvoir au sens du dressage des idées. Zonoviev: «L’imitation du travail se contente seulement d’un semblant de résultat, plus exactement d’une possibilité de justifier le temps dépensé; la vérification et le jugement des résultats sont faits par des personnes qui participent à l’imitation, qui sont liées à elle, qui sont intéressées à sa perpétuation.»

Les dépositaires de ce pouvoir, affichant un rictus si caractéristique, se contenteront d’adages tels que: il faut jouer le jeu. C’est-à-dire se jouer complaisamment des règles formelles dans des collusions multiples qui pervertissent l’intégrité d’un processus, en maintenant toutefois sauves les apparences, pour s’abuser soi-même. Il faut donc prétendre obéir à un jeu plus grand que soi alors qu’en vérité on en reconduit activement les règles en toutes circonstances, ou on les invente au besoin.

     «L’expert» s’érige bien entendu comme la figure centrale de la médiocratie. Sa pensée n’est jamais tout à fait la sienne, mais celle d’un ordre de raisonnement incarné par lui et bien entendu mû par des considérations idéologiques. L’expert s’emploie à en transfigurer les propositions en objets de savoir apparemment purs – cela caractérise sa fonction. Voilà pourquoi on ne peut attendre de lui aucune proposition forte ou originale. Surtout, et c’est ce que lui reproche par-dessus tout Edward Said dans les Reith Lectures de la BBC en 1993, ce sophiste contemporain, rétribué pour penser d’une façon certaine, n’est porté par aucune curiosité d’amateur – autrement dit, il n’aime pas ce dont il parle, mais agit dans un cadre strictement fonctionnaliste. «La menace qui pèse le plus lourd sur l’intellectuel de nos jours, en Occident comme sur le reste du monde, ce n’est ni l’université, ni le développement des banlieues, ni l’esprit affreusement commercial du journalisme et de l’édition, mais plutôt une attitude à part entière que j’appellerais le professionnalisme.» 

     La profession, ici, loin de la vocation entendue au sens de Weber, se présente socialement à la manière d’un contrat tacite entre, d’une part, les différents dépositaires de savoirs et, d’autre part, les puissances hégémoniques. En vertu de ce contrat, les premiers fournissent sans trop d’effort et sans engagement spirituel les données pratiques ou théoriques dont les secondes ont besoin pour fonctionner et pour se légitimer. Said reconnaît conséquemment chez l’expert les traits distinctifs des médiocres: «faire “comme il faut” selon les règles d’un comportement correct – sans remous ni scandale, dans le cadre des limites admises, en se rendant “vendable” et par-dessus tout présentable, apolitique, inexposé et “objectif”». Le médiocre devient dès lors pour le pouvoir un être-moyen, celui par lequel il arrive à transmettre ses ordres et à imposer plus fermement son ordre.

     Ce fait social mène la pensée publique à sa perte. Il faut voir comment, dans les plus importants milieux de pouvoir comme la politique, le droit, les affaires, l’administration publique, le journalisme ou la recherche, des expressions telles que les mesures équilibrées, le juste milieu, le compromis ou la moyenne – jadis presque péjoratives – se sont imposées comme valeurs référentielles. Celles-ci interdisent désormais d’imaginer quelles positions éloignées de ce «centre» présumé peuvent encore exister pour permettre le proverbial équilibre. L’esprit se voit neutralisé par une série de mots centristes, dont gouvernance, le plus insignifiant d’entre tous, est l’emblème. Sous les auspices de la médiocratie, les poètes se pendent, les scientifiques de passion deviennent fous, les industriels de génie s’égarent en conjectures tandis que les grands politiques soliloquent dans des sous-sols d’église. Ce régime d’extrême centre est dur et mortifère, mais l’extrémisme dont il fait preuve se dissimule sous les parures du moyen, faisant oublier que l’extrémisme a moins à voir avec les limites du spectre politique gauche-droite qu’avec l’intolérance à l’endroit de tout ce qui n’est pas soi. N’ont ainsi droit de cité que la fadeur, le gris, l’évidence irréfléchie, le normatif et la reproduction. On habillera tous ces travers de mots creux. Pis, le régime usera précisément de termes qui trahissent ce dont il a horreur: l’innovation, la participation, le mérite et l’engagement. Puis on évincera les esprits libres qui ne participent pas à la duplicité, et ce, bien entendu, de manière médiocre, par le déni, le reniement et le ressentiment. Cette violence symbolique est éprouvée.

     Le terme médiocratie a perdu le sens de jadis, où il signifiait le pouvoir des classes moyennes. Il ne désigne pas tant la domination des médiocres que l’état de domination exercé par les modalités médiocres elles-mêmes, les inscrivant au rang de monnaie du sens et parfois même de clé de survie, au point de soumettre souvent ceux et celles qui aspirent à mieux.


Alain Deneault est auteur d’essais critiques. Son dernier livre, Paradis fiscaux : la filière canadienne est paru chez Écosociété en 2014.